Un célèbre tableau de Rembrandt intitulé "Philosophe en médiation" nous renvoie l'image traditionnelle d'un philosophe-penseur hors du temps ; image qui contraste avec nos philosophes "multimédias" d'aujourd'hui qui, sous le feu des projecteurs, s'empressent de commenter l'actualité; Traditionnellement le philosophe est l'amoureux de la sagesse, cette sagesse qui consiste à maîtriser les grands principes et connaître les grandes vérités, ainsi que le rappelait Descartes. On sait également que les philosophes s'intéressent à tout ce qui concerne l'Homme en tant que tel (Kant), et c'est ainsi que l'Histoire ou même l'Actualité échappent rarement à leurs regards. "Aujourd'hui" peut désigner l'actualité du monde contemporain, ses troubles sociaux et politiques, ses avancées scientifiques et technologiques ; tandis que "demain" fait signe vers le futur ou l'avenir, c'est-à-dire justement ce que prépare le présent. Mais "futur" peut également faire résonner l'espoir d'un monde meilleur, comme une utopie. En d'autres termes, il faut se demander si le philosophe appartient pleinement à son époque, participant à la vie sociale, œuvrant pour le bien commun, ou bien si au contraire il ne peut que se tenir en avant-poste, annonçant le monde de demain ou bien l'homme de demain. Un "Surhomme" comme aurait dit Nietzsche ? Il paraît bien difficile de concilier la posture "élevée" ou distante que l'on attribue généralement au philosophe, et la nécessité proprement historique où celui-ci se trouve de penser son époque, faute de quoi il pourrait bien faillir à son devoir critique. Peut-on transcender l'Histoire lorsqu'on est soi-même un produit de l’Histoire ?
L'automne en questions
Le plus "philosophe" n'est pas celui qu'on croit... Sorte d'ironie socratique à l'envers, quand on se moque des questions plutôt que des réponses... N'est pas philosophe celui dont la condition est d'avoir un maître (hélas).
Russell : la valeur de la philosophie
L’objet de la connaissance philosophique
Le désir de savoir et la connaissance désintéressée (Aristote)
« Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’univers. (...) Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu’ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous les arts qui s’appliquent aux nécessités, et ceux qui s’intéressent au bien-être et à l’agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n’avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est à elle-même sa propre fin.»
L'exercice du doute est-il le monopole du philosophe ?
"Philosophe" est celui qui exerce une réflexion essentiellement libre, quoique informée et rigoureuse. Il faudra se demander si cette définition s'applique indifféremment au « peuple » et au « professionnel » de la philosophie. D'où la question du "monopole", de l'exclusivité d'une pratique, qui pose le problème du « pouvoir » de la philosophie : peut-elle revendiquer un monopole, si elle est libre ? Un monopole devrait apporter l'assurance d'une domination, d'une sagesse sans partage, or il est certain que le philosophe "doute". On peut à tout le moins distinguer deux sortes de doute : 1) le doute naturel et spontané : hésitation due à l'incertitude d'une assertion ou à la non-prépondérance de raisons d'agir ; 2) le doute philosophique: il repose sur la résolution de douter. Il présente lui-même deux figures, le doute sceptique et le doute méthodique. Le premier, qui peut aller jusqu'au trouble informulé, semble plutôt passif, tandis que le second, prenant l'aspect formel de l'interrogation, semble en effet le nerf de la philosophie. Enfin notons que le terme « exercice », dans la question, apporte un présupposé : le doute est précisément une activité, positive et volontaire. Si l'on ressaisit l'intégralité de la question « L'exercice du doute est-il le monopole du philosophe ? », on s'aperçoit que la question porte avant tout sur le sens de la philosophie elle-même. L'énoncé présuppose que l'exercice du doute caractérise déjà la philosophie. Néanmoins il faudra bien préciser ce qu'on entend par « philosophie », quels sont les pouvoirs et les limites de cette discipline (de cet état d'esprit ?). S'il est avéré que tout philosophe pratique couramment le doute, tout homme entrain de douter serait-il un philosophe en puissance ? Ou bien le doute philosophique (le «vrai» doute) est-il décidément spécifique, comme réservé ? Mais alors, de quelle espèce de doute parle-on exactement ? Pourquoi douter ? L'enjeu est-il la connaissance ou l'existence elle-même ? Le doute n'est-il pas finalement une chose trop sérieuse pour le laisser aux seuls philosophes ?
Philosophie : les compétences à acquérir
Problématiser, conceptualiser, argumenter, mobiliser ses connaissances
Notons d'emblée que le terme de "compétence" implique celui d'apprentissage. Philosopher n'est donc pas une faculté spontanée, ou que l'on pourrait acquérir seul.
La réflexion philosophique quelle que soit sa forme (leçon, explication, dissertation…) fait apparaître quatre opérations intellectuelles menées parallèlement, et ce sont ces compétences-là qui sont à acquérir par l'élève.
Disserter, expliquer
Ce sont les exercices ou "devoirs-types" en philosophie, ceux qui comptent pour l'examen.
"Les formes de discours écrit les plus appropriées pour évaluer le travail des élèves en philosophie sont la dissertation et l’explication de texte. (…) La dissertation est l’étude méthodique et progressive des diverses dimensions d’une question donnée. (…) L’explication s’attache à dégager les enjeux philosophiques et la démarche caractéristique d’un texte de longueur restreinte." (Arrêté du 27 mai 2003, JO du 6 juin)
Disserter, c’est traiter une question précise en : 1) repérant le problème philosophique qu’elle contient (de quoi discute-t-on, pourquoi ne sommes-nous pas tous d’accord ?), 2) être capable d’exposer plusieurs points de vue (ou plusieurs aspects) différents, 3) diriger le lecteur vers une solution (une “thèse”) que l’on défend et que l’on tient pour vraie.
Expliquer un texte, c’est également : 1) repérer le problème qu’il soulève et la thèse qu’il propose, 2) montrer comment l’auteur organise ses arguments (structure du texte), 3) être capable de développer ces arguments (davantage que ne le fait l’auteur dans l’extrait proposé), 4) mettre en perspective et discuter cette thèse et ces arguments.
L’épreuve du baccalauréat en série générale propose au choix 3 sujets : 2 dissertations et 1 texte. En série technologique, au choix, 2 dissertations et 1 texte, assorti de questions (pour guider l'explication).
dm
Hegel, à propos de Socrate
Socrate et « l'amour de la sagesse »
a) Le commencement de la philosophie avec Socrate (470-399 av. J.-C.)
La philosophie n'a pas toujours existé ; elle est historique en ce sens d'abord qu'elle a eu un commencement. S’opposant aux mythes et aux simples préjugés culturels, la philosophie repose sur la décision de conférer à la seule pensée rationnelle la détermination du vrai : la raison universelle, présente - au moins potentiellement - en chaque homme. Or cette décision historique revient aux Grecs à partir des VIè et Vè siècle avant J.-C. Certes il y avait bien des spéculations abstraites en Chine ou en Inde à la même époque, mais elles n’étaient pas vraiment coupées de leur base culturelle mythologique ou religieuse.
Les représentations communes de la philosophie et du philosophe
Les usages communs du mot “philosophie”
Comme toute manifestation du sens commun, ces expressions sont trompeuses ou donnent une vision très simplifiée des choses.
- “Voir les choses avec philosophie” - La philosophie serait une sorte de qualité ou de vertu morale, permettant de "prendre ses distances" d'avec l'accessoire et d’aller à l'essentiel. C’est la philosophie au sens de sagesse pratique, dont le but serait l’accès au bonheur. Les philosophes eux-mêmes ont adopté ce sens courant, tel Epicure : « La philosophie n’est pas une science pure et théorique, c’est une règle pratique d’action ; bien plus, elle est elle-même une action, une énergie qui procure, par des discours et des raisonnements, la vie bien heureuse. »
- “C’est ma philosophie…” - Cette expression laisse entendre que chacun aurait “sa” propre philosophie, comme si la philosophie se réduisait à un ensemble d’idées ou d’opinions personnelles, une certaine “vision des choses” ou de la vie. C’est la philosophie comme sagesse personnelle. Certes là encore ce n’est pas totalement faux, car les philosophes ont souvent insisté sur l’engagement personnel que représente la recherche philosophique.
Ces conceptions populaires de la philosophie comportent donc une part de vérité, mais si elles étaient suffisantes, pourquoi enseignerait-on la philosophie comme une discipline, au lycée et à l'université ?
Y a-t-il un âge pour philosopher ?
La question se pose pour l’élève de terminale à qui l’on ajoute une matière supplémentaire en fin de cycle. Elle se pose aussi aux philosophes depuis que la philosophie existe, et les avis sont très partagés entre… (tableau).
Les positions diffèrent, à ce sujet, selon que l'on met l'accent sur l'acte de philosopher ou sur le contenu de la philosophie. Normalement, enseigner une discipline revient à transmettre un savoir, donc à permettre un apprentissage pour s’approprier ce savoir. Mais quel savoir un enseignement de la philosophie est-il censé transmettre ? Certains pensent qu’en philosophie « on n’apprend rien », que cette discipline se réduit à une simple pratique de la discussion. D’autres prétendent qu’en philosophie ce sont les questions, et non les réponses, qui sont importantes. D’autres considèrent enfin que l’on n’apprend qu’à « philosopher » (penser, critiquer, argumenter, etc.) mais jamais la « philosophie » elle-même, au sens justement d’un savoir qui pourrait prétendre à une certaine vérité. Nous prenons au sérieux ces différentes positions mais nous pouvons défendre, malgré tout, l’existence d’une véritable connaissance philosophique, accessible au moyen d’un apprentissage spécifique. Donc la formule épicurienne "prendre soin de son âme" ne doit pas être réduite à une visée éthique au sens strict, puisque l'apprentissage philosophique inclut bien un aspect théorique. C'est pourquoi "apprendre à philosopher" et "apprendre la philosophie" sont bien deux objectifs complémentaires.
Voici donc l’objectif - ambitieux - de ce programme français veillant à ne pas séparer l’enseignement de la philosophie comme savoir constitué (d’où la lecture des auteurs, le cours à apprendre…), et l’enseignement du philosopher comme pratique accessible à chacun (d’où l’effort de discussion, participation) : “L’enseignement de la philosophie en classes terminales a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. Ces deux finalités sont substantiellement unies." (Arrêté du 27 mai 2003 précisant les principes et le programme de philosophie dans les classes de terminales en France.)
dm
La philosophie est-elle une matière nouvelle pour un élève de terminale ?
Oui et non. Le texte officiel (Arrêté du 27 mai 2003) dit ceci : “La culture philosophique à acquérir durant l’année de terminale repose elle-même sur la formation scolaire antérieure, dont l’enseignement de la philosophie mobilise de nombreux éléments, notamment pour la maîtrise de l’expression et de l’argumentation, la culture littéraire et artistique, les savoirs scientifiques et la connaissance de l’histoire."
La philosophie est-elle inutile ? (texte de Gramsci)
Le texte suivant de Antonio Gramsci (20è) nous rappelle que celui-là même qui prétendrait se détourner de la philosophie, ferait quand même de la philosophie sans le savoir (car elle est partout), mais de la plus mauvaise, car dépourvue de sens critique.
“Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu'elle est l'activité intellectuelle propre d'une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique. Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont "philosophes", en définissant les limites et les caractères de cette "philosophie spontanée” propre à tout le monde, c'est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1. dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ; 2. dans le sens commun et le bon sens ; 3. dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d'agir qui sont ramassées généralement dans ce qu'on appelle le folklore. Une fois démontré que tout le monde est philosophe, chacun à sa manière, il est vrai, et de façon inconsciente - car même dans la manifestation la plus humble d'une quelconque activité intellectuelle, le "langage" par exemple, est contenue une conception du monde déterminée -, on passe au second moment, qui est celui de la critique et de la conscience, c'est-à-dire à la question : est-il préférable de "penser" sans en avoir une conscience critique, sans souci d'unité et au gré des circonstances, autrement dit de "participer "à une conception du monde" imposée mécaniquement par le milieu ambiant ; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès son entrée dans le monde conscient (...) ; ou bien est-il préférable d'élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de son propre cerveau, choisir sa propre sphère d'activité, participer activement à la production de l'histoire du monde, être à soi-même son propre guide au lieu d'accepter, passivement et de l'extérieur, une empreinte imposée à sa propre personnalité.” (Introduction à l'étude de la philosophie et du matérialisme historique, Gramsci)
Les repères ou distinction conceptuelles
Absolu / Relatif
Absolu : ce qui ne dépend que de soi-même pour exister, ce qui dans la pensée comme dans la réalité ne dépend d'aucune autre chose et porte en soi-même sa raison d'être.
Relatif : ce qui dépend d'un autre terme en l'absence duquel ce dont il s'agit serait inintelligible, impossible ou incorrect.
Exemples : Dieu est absolu (il est sa propre raison d'être). Un pouvoir peut être absolu s'il ne dépend de rien au sens où il est sans partage et sans contrepoids.
La créature est relative au créateur (sans lui, elle n'existerait pas)
Proposition pédagogique : le blog de classe
La création d’un "blog de classe" répond à une double finalité. Tout d'abord un tel espace peut servir simplement de "Cahier de textes numérique" pour la classe de Philosophie : en ce sens il consigne voire planifie le travail tout au long de l'année. L'élève pourra consulter le travail donné à la maison, il retrouvera les sujets de devoirs, les résumés de cours, les sujets et corrections des TD, etc. D'autre part il est destiné à prolonger, de façon à la fois plus libre et plus ample, les échanges que les élèves et le professeur ont eu concrètement en classe. En ce sens, il peut rapidement devenir l'œuvre collective de la classe, et donc participer à l'unité de celle-ci.
Le programme de philosophie en terminale
Les "notions" et les "perspectives", la construction du cours
Ces notions sont des concepts ou des thèmes très généraux qui invitent à la réflexion et au questionnement. Mais le programme officiel ne se limite pas à cette liste de termes donnés simplement par ordre alphabétique. Pour aider à la construction d’une problématique d’ensemble cohérente, le programme indique une liste restreinte de 3 « perspectives » (axes) faites justement pour regrouper les notions, mais ce regroupement ou cette construction (obligatoire) du cours est laissée à l’initiative de chaque professeur. Les 3 perspectives officiellement retenues sont :
- L’existence humaine et la culture
- La connaissance
- La morale et la politique
Le programme de philosophie en terminale (version 2019, classe de TL)
La philo, on dit qu'il ne faut pas "s'en faire une montagne"... un peu quand-même, puisque le programme ressemble à ça. Voici donc une présentation du programme tel qu’il était encore en vigueur en 2019 (pour les classes de série L), avant que certaines notions ne soient supprimées (et la série L avec), dans un souci d’allègement sans doute, et que les « perspectives » ne remplacent les 5 « parties » que formaient alors successivement : le sujet, la culture, la vérité, la politique, la morale. On entend souvent dire, de la part de certains collègues enseignant, que le programme n'a aucun sens", qu'une liste de notion ne fait pas un programme. C'est doublement faux : d'abord il est recommandé de traiter des questions, et même des problèmes, forgés à partir des notions, et non directement les notions ; ensuite cet ensemble de notions, prises en elles-mêmes, constituent selon nous un système assez facilement repérable. Nous montrons dans ce schéma toute la cohérence de ce programme de philosophie (quelques soient ses ajustements, passés présents ou futurs), dans la mesure où tout questionnement philosophique global reste structuré identiquement. La question centrale demeure « qu’est-ce qu’homme » comme l’énonçait Emmanuel Kant, et elle ne fait que se déployer sur deux axes, l’un théorique l’autre pratique, faisant culminer cette réflexion avec la notion de Vérité – sommet peut-être, mais nullement finalité ou terme de la réflexion philosophique… (Quand le grimpeur a atteint le sommet de l'Everest, il ne doit pas oublier de redescendre, et ce n'est pas forcément plus facile...)
dm














