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Peut-on connaître la matière ?

 


Descartes et le morceau de cire

Ce fut le problème de Descartes au 17è siècle. Descartes était “dualiste”, c’est-à-dire qu’il opposait la matière et l’esprit comme deux substances différentes, mais en leur accordant une égale réalité. Par exemple l’homme possède une âme (spirituelle) et un corps (physique). 

Mais le problème que se pose Descartes est avant tout d'ordre épistémologique : il se demande comment l’on connait la matière et ses propriétés (Descartes veut promouvoir la science et le progrès technique). Sa réponse : justement avec l’esprit !

La matière désigne d’abord la réalité concrète et observable, en un mot tout ce qui constitue notre expérience sensible (définition de l'"empirique"). Question : l'observation et la sensation vont-elles nous apporter des informations objectives et certaines sur la matière même des choses ? Descartes pense que non, il soutient que la matière n’est pas objet de sensation mais de pensée, et il va le démontrer dans la seconde des Méditations Métaphysiques, sous le nom d'expérience du « morceau de cire ». 

Les sciences humaines sont-elles… scientifiques ?

Expliquer et comprendre

Les sciences dites « humaines » (parce qu’elles prennent l’humain comme objet) sont toujours suspectées de n’être pas de « vraies » sciences. L’argument principal étant que ces sciences ne sauraient être suffisamment objectives dans la mesure où elles observent des subjectivités ; partant elles ne pourraient pas expliquer mais seulement interpréter, parvenant au mieux à une certaine compréhension de l’humain. Un peu d’histoire pour commencer.

Le terme de « sciences humaines » pour désigner la psychologie, l’histoire, la sociologie etc. est d'un usage assez récent. Autrefois, au XIXème siècle, on employait plutôt le terme de « sciences morales ». Le terme « morales » mettait l’accent sur le caractère distinct de l’esprit humain par rapport à l’ordre de la nature. Le terme de « sciences de l’esprit » a aussi été employé en référence à l’œuvre de Hegel. Mais désigner une science par la moralité de son objet semble assez étrange, pas du tout scientifique. La science porte essentiellement sur des jugements de fait et non des jugements de valeur. Les considérations morales, en pratique, ne devraient pas avoir leur place dans une démarche d’investigation objective. 

La formule « science humaine » est donc plus épurée. Mais elle a aussi un aspect inquiétant. Elle sous-entend que l’homme est un objet comme les autres, qu'il doit lui aussi pouvoir être connu scientifiquement, comme on connaît les phénomènes naturels. Car l'homme est à la fois celui qui étudie et celui qui est étudié. Faut-il écarter la subjectivité (comme le faisaient les matérialistes du 18è), la réduire au minimum, au risque de retirer tout ce qu'il y a d'humain dans les phénomènes humains ? Ou bien l'affronter comme une dimension essentielle de l'homme ? Si on l'affronte, doit-on l'affronter avec des méthodes radicalement différentes de celles des sciences de la nature ? 

Théorie et expérience. La méthode expérimentale selon Claude Bernard

 


Théorie + expérience = connaissance (rationalisme, empirisme, criticisme).

Théorie et Expérience sont les deux aspects d’une connaissance objective et scientifique. Cette opposition reprend, à l’intérieur de l’investigation scientifique, l’opposition générale de la Raison et du Réel. L’objet « réel » de la science est le monde physique ou vivant, parfois humain. La théorie est un ensemble cohérent de thèses et de lois explicatives, applicables à un domaine donné du Réel. L’expérience est au premier sens la mise en relation du sujet avec le Réel par l’intermédiaire des sens (intuition sensible, perception) ; elle peut désigner d’une façon très générale le « vécu » d’une personne ; mais surtout dans le cadre de l’expérimentation scientifique, l’expérience est une façon de tester et de vérifier la théorie.

Errare humanum est

 


Introduction

« L’erreur est humaine ». Que dit cette expression, que dit-elle de l’erreur, et que dit-elle de l’humain ? En quoi l’erreur est-elle humaine, quelle est la positivité de l’erreur ? En quoi la non prise en compte de l’erreur et de sa positivité s’avère t-elle finalement inhumaine ? La mauvaise habitude, la plus enracinée sans doute, consiste à assimiler l’erreur avec la faute puisque nous pensons qu’une erreur résulte toujours d’un faux jugement imputable à une conscience. Mais la faute n’est pas seulement une erreur que l’on rapporte à un sujet et (donc) que l’on condamne moralement ; bien souvent, pour nous, l’erreur de l’Autre est constitutive de la faute. Il s’agirait donc au moins de lever ce refoulement et de déculpabiliser l’erreur ; il s’agirait d’aller au-delà de la faute, vers la civilisation, en reconnaissant les vertus civilisatrices de l’erreur comme composante normale de toute recherche.

Les règles de la méthode et la science selon Descartes

 


Les quatre règles du Discours de la méthode (1637) de Descartes

René Descartes était à la fois mathématicien, physicien, philosophe… Dans son Discours de la méthode il indique 4 règles propres à fixer un véritable état d’esprit scientifique :

- Première règle : « Ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». C'est la règle d'évidence. N'admettre pour vrai que l'évident, le certain et non le probable. Une idée est évidente pour Descartes lorsqu’elle est à la fois « claire » (contraire d’obscur, « présente et manifeste à un esprit attentif » dit-il) et « distincte » (contraire de confus, « précise et différente de toutes les autres »). Partant, une telle idée sera mémorisable, exprimable, communicable… Et surtout elle pourra servir de départ – ou bien de relai – à une déduction, elle fécondera d’autres idées vraies.

- Deuxième règle : « Diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ». C'est la règle de la division du complexe en éléments simples (analyse). Il faut examiner les objets de la connaissance, voir ce qui est simple et composé, analyser ce qui est composé et l'expliquer par ses constituants simples. 

- Troisième règle : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés ». C'est la règle de l'ordre, l'ordre des raisons et non des matières : on ne commence pas nécessairement par le plus important ou le plus fondamental, il faut partir de l'évident et déduire. C’est une précision importante apportée à la règle et la suite inverse de la règle 2 : aller cette fois du simple au complexe.

- Quatrième règle : « Faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre ». C'est la règle du dénombrement. Faire une revue entière, générale des objets ce qui fait intervenir la prudence, la circonspection. Cette dernière règle semblera essentielle pour tout esprit scientifique, elle compte en elle l’idée de vérification.

Ces règles lui furent inspirées par l’esprit et la méthode mathématique, qui devient donc un modèle de rigueur pour toute science (elle deviendra aussi un outil de formalisation pour de nombreuses sciences, de sorte que l’on peut difficilement apprendre la physique ou l’économie, aujourd’hui, sans notions de mathématique) : « il me parut enfin clair de rapporter à la Mathématique tout ce en quoi seulement on examine l’ordre et la mesure (…). Il en résulte qu’il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu’on peut chercher concernant l’ordre et la mesure (…) : cette science se désigne (…) par le nom (…) de Mathématique universelle. »

Petite histoire du mot « science »

 


Les connaissances scientifiques sont des connaissances historiques, déjà au sens où elles progressent. Or il est intéressant de brosser l’histoire du mot « science » dans la mesure où précisément, aux origines grecques de ce concept, il se confond avec celui d’« histoire » ! Il y a bien un terme en grec qui signifie plus précisément la Science au sens de savoir constitué, c’est Épistémè. Mais la science comme nous la comprenons aujourd’hui est moins le savoir que la quête du savoir. D’où l’intérêt du mot “histoire” (historia en grec) qui signifie originellement étude, enquête ou recherche et, dans un second temps seulement, la connaissance qui en résulte. Chez Platon, l’on trouve déjà une opposition entre deux formes de connaissance : l’une relative aux données sensibles, c’est-à-dire aux faits, dont on cherche à connaître les causes dites “prochaines” (les plus proches) : Historia ; l’autre relative aux Idées ou essences qui constituent les causes dites “premières”, c’est-à-dire les causes principales des choses : Théôria. Il est évident que pour Platon la vraie connaissance est celle des Idées (la philosophie théorique), et non pas celle des données sensibles (l’histoire). Mais à ce premier stade le concept de science, très général, contient encore cette dualité. — Cette opposition se retrouvera aux 17è et 18è siècles entre d’une part la connaissance de fait qui dérive de la perception et que la mémoire conserve, et d’autre part la connaissance qui procède par raisonnement. Généralement on appelle la première histoire, et la seconde philosophie. A son tour, l’histoire se divise en histoire naturelle (« histoire des animaux » par ex. = étude ou science des animaux) et en histoire humaine. Donc, ce qu’on appelle “histoire”, à l’âge classique, n’est autre que ce que nous appelons aujourd’hui la “science”. Cette proximité avec le concept d’histoire montre à quel point la science a pour vocation de se pencher sur les faits, pour en rechercher les causes et pour en rendre compte.

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L’historien ne peut-il examiner le passé qu’en fonction de son présent ?

 


Hérodote (484 - 425 av. J.-C.)

Habituellement on fait remarquer qu’il est indispensable de connaître le passé pour comprendre le présent, par fournir des explications en profondeur et non superficielles ; mais inversement, comment comprendre le passé sans tenir compte du présent qui nous fournit un point de vue particulier, qu’on le veuille ou non ? L’historien ne peut-il examiner le passé qu’en fonction de son présent ?

L’historien n’est pas seulement quelqu’un qui se contente de raconter le passé (certains romans le font aussi) : il est un adepte et un praticien de la science historique. L’histoire, comme discipline, est la connaissance du passé et du devenir des hommes, dans leurs dimensions sociales, politiques, militaires, mais aussi culturelles. Cette science est particulière en ceci qu’elle est force d’étudier un objet disparu, inobservable dans le présent. Mais l’historien lui est bien un homme du présent. Un présent fait d’appartenances multiples : politiques, nationales, culturelles. 

L’Histoire est-elle une science ?

 


Le statut épistémologique de l’histoire, dans le concert des sciences dites “positives”, est un cas intéressant et paradoxal, car rien n’est plus attaché à la vérité (des faits) que l’historien - lequel pourrait être comparé à une sorte de détective - alors même son "objet réel" fait défaut, par nature, puisqu’il s’agit du passé. Un passé toujours singulier dont on ne saurait extrapoler des « lois » et encore moins des prédictions pour l’avenir. En outre l’objectivité de l’historien est souvent mise en question tant il est vrai qu’une part de subjectivité (une bonne et une mauvaise comme nous le verrons) est requise dans l’exercice de cette discipline.

Définitions et représentations de la Nature

 


1) Définitions de la Nature

 

Évoquons mais relativisons d'emblée la représentation naïve et immédiate de la nature comme "paysage", "campagne", "végétation"… La vie, le vivant, l’environnement en général… La nature extérieure. C’est bien sûr ce que l’on vise d’abord en disant qu’on “aime la nature”. Mais lorsque l’on parle de quelqu’un de “nature” ou de “naturel” on évoque alors sa simplicité, son authenticité. Ou encore lorsque l’on évoque la “nature complexe” d’un caractère, ou la “nature profonde” d’une chose, c’est plutôt l’essence de cette chose que l’on vise, les caractéristiques propres qui définissent un être. Donc nous distinguerons schématiquement deux usages du mot nature : d’abord “la nature en général” (la réalité du vivant), ensuite “la nature propre d’une chose” (une façon d’appliquer à toute chose cette idée de nature). Il est donc clair que si la nature est une réalité, pour la philosophie elle est avant tout une Idée, à formuler et à préciser.