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Liberté de dire oui et liberté de dire non. Sartre lecteur de Descartes

 


1) La théorie cartésienne : liberté et volonté

Nous connaissons la théorie cartésienne dite du « libre arbitre », ou liberté de la volonté. Selon Descartes notre volonté est libre, au point que nous pouvons choisir dans l’indifférence la plus totale ; et cependant cette liberté ne vaut que lorsque nous adhérons à l’évidence, à la vérité des idées claires et distinctes. Comment expliquer ce paradoxe ?

Rappelons tout d'abord, dans le cadre de la théorie cartésienne de la vérité, cette distinction essentielle entre la volonté et l’entendement. La vérité se définit comme une adhésion à l’évidence, c'est-à-dire aux idées claires et distinctes. Qu’est-ce qui adhère ? C’est la volonté, la volonté qui juge, qui décide, qui donne son accord. Qu’est-ce qui entend, c'est-à-dire qui conçoit plus ou moins clairement ? C’est l’entendement. Mais l’entendement tout seul ne produit pas une vérité, il faut que la volonté y ajoute son accord, son assentiment. Bref l’entendement propose et la volonté dispose. Or c’est justement à ce niveau qu’intervient la liberté, au niveau de la volonté. Car celle-ci peut très bien ne peut être disposée à donner son accord. Pour deux raisons, une bonne et une mauvaise. Une bonne : lorsque l’idée conçue ou perçue n’est pas suffisamment claire, il y a tout intérêt à ne pas se précipiter pour la déclarer vraie, donc il faut comme le dit Descartes suspendre son jugement (attendre avant de juger). Une mauvaise : alors même qu’une idée me paraît évidente, je décide de ne pas le reconnaître, de lui tourner le dos. La liberté est ici centrale : dans le premier cas, c’est elle qui me fait accéder à la vérité ou au contraire me précipite dans l’erreur (par précipitation, justement). Dans le second cas elle se manifeste sous sa face arbitraire, le côté « n’importe quoi » de la liberté, qui n’est certes pas le plus glorieux mais n’en est pas moins réel. On n’est pas plus libre en étant rationnel, mais dans ce dernier cas on fait d’autant plus honneur à sa liberté. La liberté de Descartes est donc surtout une « liberté de dire oui », oui à la vérité rationnelle ; mais elle inclut une liberté de « dire non », elle-même au service de la raison : c’est le doute.

La liberté de l’esprit




1) L’indépendance de la volonté. Exemple de la sagesse stoïcienne


Pour les stoïciens, c’est la force morale (la volonté) et non le pouvoir d’agir qui définit la liberté d’une personne.

Les stoïciens admettent l'idée de Destin, et certes nous ne maîtrisons pas notre destinée. Cependant nous maîtrisons notre volonté. Il ne s’agit donc pas de forcer le destin (faire tout ce que l’on veut), mais de l’accepter (vouloir ce qui nous arrive).

Épictète : "Est libre celui qui vit comme il veut, qu’on ne peut ni contraindre, ni empêcher, ni forcer, dont les volontés sont sans obstacles, dont les désirs atteignent leur but, dont les aversions ne rencontrent pas l’objet détesté." Encore faut-il ne pas désirer le contraire de ce que la vie (le destin) nous impose de toute façon (la mort par ex.), ou encore convoiter des biens dont la réalisation dépend de facteurs externes à notre volonté.

Pour être libre, le sujet doit selon Épictète se détacher de toutes les valeurs sur lesquelles autrui peut avoir prise, pour ne conserver que ce qui dépend de lui-même : sa volonté, sa raison.

Il faut également se méfier des contraintes intérieures, comme les passions, qui sapent notre autonomie. Comme le disait Leibniz (non stoïcien, certes), "on n’a point l’esprit libre quand on est occupé d’une grande passion, car on ne peut point alors vouloir comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise"

Bref la liberté consiste à ne vouloir que ce qui dépend de nous (nos pensées, notre vie intérieure), et à éviter de vouloir ce qui n’en dépend pas (les événements extérieurs). Cela revient évidemment à fuir bien des aspects de l’existence, à restreindre bien des désirs pour se concentrer uniquement sur l’utile et sur le possible. Cette volonté d’indépendance peut sembler même bien égoïste. Mais l’intérêt de cette philosophie, c’est d’avoir placé la liberté au niveau de la personne elle-même, au niveau de ce que l’on est et non au niveau de ce que l’on fait.

Connaître le Vivant : pourquoi faire ?

 


Parler du vivant oblige à rechercher les caractéristiques communes à tous les êtres vivants, de la plante à l'homme en passant par l'animal. Se pose dès lors la question de savoir ce qu'est un organisme vivant, ce qui le différencie d'un ensemble de processus purement physiques. On peut commencer par dire que, contrairement aux simples choses, les êtres vivants sont dotés d’un principe autonome de changement.

On parlait autrefois des différents règnes de la Nature – minéral, végétal, animal - cette distinction garde sa pertinence du point de vue de la nomenclature des sciences. On peut lui préférer la suivante en distinguant : 1) Le domaine de la matière qui nous renvoie à la physique, à la chimie, la géologie, à l’astronomie etc. 2) Le domaine du vivant nous renvoie à la biologie et ses sous-disciplines telles l’anatomie, la génétique, l’histologie etc. 3) Le domaine de l’humain, avec les sciences humaines, parmi lesquelles la psychologie, la sociologie, l’histoire, l’anthropologie etc., lequel pour une part renvoie aussi au vivant. Il est tentant de considérer le vivant comme un intermédiaire où se prépare ce qui se construit sur le plan de la conscience humaine.

Par ailleurs il convient de distinguer la notion très générale de la VIE et le concept (plus précis et construit scientifiquement) du VIVANT. La vie est une notion voisine de celle d’existence, elle possède un sens certes objectif (le vivant justement) mais aussi subjectif (l’existence humaine, et son ressenti). En plus d’être une réalité objective, la vie est une valeur, que l’homme s’attache à défendre, moralement et juridiquement. Il y a un droit à la vie, et bien entendu les êtres « vivants » (biologiquement) possèdent ce droit. Mais selon quels critères ? Tous les êtres vivants ont-ils le « droit » de vivre ? Qui en décide ?

Nous rappellerons dans un premier temps (I) les modèles ou les différentes théories qui, dans l’histoire de la pensée et des sciences, ont tenté de rendre compte du vivant : 1) le modèle vitaliste, qui fait appel à une "principe vital" irréductible aux seules forces physico-chimiques ; 2) le modèle mécaniste, qui réduit le vivant à ses conditions physico-chimiques de vie ; 3) le modèle organiciste qui reconnaît la spécificité des phénomènes vitaux et explique les organismes vivants par la capacité à s'organiser eux-mêmes.

Nous décrirons ensuite les caractéristiques du vivant (II) selon ce dernier modèle qui a largement triomphé. Nous verrons que l’ensemble de ces caractéristiques se ramènent à un grand principe que l’on peut appeler : l’auto-référence. 

Enfin la connaissance du vivant n’est pas aisée, elle est même paradoxale : objectiver le vivant, l’analyser, le décortiquer, revient souvent à …tuer le vivant ! La connaissance du vivant conduit à intervenir sur le vivant, voire à modifier ses processus fondamentaux, et donc à le manipuler. Se pose alors la question de savoir jusqu'où il est, non seulement possible, mais aussi souhaitable de le faire. Les nouvelles technologies amènent leur lot immense de questions dites « bioéthiques » (III)

L'âme et le corps et le problème de leur union. L'esprit existe-t-il ?

 


Le problème peut être illustré de la manière suivante. Lorsque je me brûle un doigt, je ressens une douleur vive, je sais qu’elle est physique et bien réelle ; lorsque j’ai une peine de cœur, je ressens une « douleur » de l’âme, qui n’est plus physique mais psychique, et pas moins réelle ; lorsque je m’ennuie en assistant à une conférence, j’éprouve une sorte de « souffrance » intellectuelle. Ces trois sortes de douleurs sont-elles comparables d’une manière ou d’une autre ? sont-elles les trois variantes plus ou moins subtiles d’une même insatisfaction, d’un même manque, ou bien sont-elles radicalement différentes ? Autrement dit l’intellect, l’esprit, est-il une réalité autonome ou bien un simple prolongement (neuronal, nerveux, donc physiologique) de ce qu’éprouve le corps ? Faut-il parler d’une « union » de l’âme et du corps, au sein d’une 3è substance ? Ou bien encore devons-nous parler plutôt d’une sorte de « fusion », d’un « ressenti » aussi bien corporel que mental qui définirait la « subjectivité » ?

Peut-on connaître la matière ?

 


Descartes et le morceau de cire

Ce fut le problème de Descartes au 17è siècle. Descartes était “dualiste”, c’est-à-dire qu’il opposait la matière et l’esprit comme deux substances différentes, mais en leur accordant une égale réalité. Par exemple l’homme possède une âme (spirituelle) et un corps (physique). 

Mais le problème que se pose Descartes est avant tout d'ordre épistémologique : il se demande comment l’on connait la matière et ses propriétés (Descartes veut promouvoir la science et le progrès technique). Sa réponse : justement avec l’esprit !

La matière désigne d’abord la réalité concrète et observable, en un mot tout ce qui constitue notre expérience sensible (définition de l'"empirique"). Question : l'observation et la sensation vont-elles nous apporter des informations objectives et certaines sur la matière même des choses ? Descartes pense que non, il soutient que la matière n’est pas objet de sensation mais de pensée, et il va le démontrer dans la seconde des Méditations Métaphysiques, sous le nom d'expérience du « morceau de cire ». 

Faire des listes est-il toujours raisonnable ?

 


1) Au commencement était une liste…

Peut-on dire qu'une grande partie de la civilisation « occidentale » est fondée par la liste première, celle des 10 commandements de Moïse ? On compte plusieurs versions légèrement différentes des fameuses dix paroles bibliques appelées couramment « dix commandements » ; et comme ce ne sont pas des "paroles en l'air", elles relèvent décisivement d’un écrit, nommément des Écritures. Il en va de même des listes en général : elles n’ont d’utilité que d’être écrites, notées, consignées (les premiers écrits furent probablement des listes… de marchandises) après quoi elles peuvent bien être mémorisées et récitées « par cœur » (comme le catéchisme à l’ancienne). Pourtant il y a une grande différence entre réciter et lister. Prières, paroles incantatoires, et peut-être poésies (en tant que suites de vers) se prêtent initiale-ment à la récitation orale, tandis que des listes de choses, de tâches ou de règles réclament le concours de l’écrit. Avec les listes écrites, il s’agit précisément de pallier les insuffisances de la mémoire naturelle. Paradoxe, l’avantage mnémotechnique des listes et leur efficacité au plan oral apparaît bien comme un privilège et une conséquence de l’écrit.

Pour revenir à la religion, ce qui s’énonce comme Loi depuis les Hébreux passe par l’écrit, et ceci est capital. Mais les sources de ce texte sont sujettes à caution et, comme on l'a dit, son contenu est variable. Or dans toutes les versions connues – c’est le plus remarquable – cette liste des 10 commandements commence par affirmer l’existence de Dieu et son unicité. Tout le reste en découle. Ce n’est pas l’effet de liste qui compte, c’est son point de départ. Par suite, tout ce qui compose le fait religieux avec ses motifs symboliques, ses codes rituels ou ses règles, se formule et se transmet volontiers sous forme de listes. Mais à oublier le fondement – Dieu comme Unique, et surtout existant « au-delà », comme Autre – l’usage des listes parait de plus en plus arbitraire et vire facilement au fanatisme, à la manie, à l’intolérance.

Ces dix commandements sont peut-être fondateurs d’"une" civilisation, nullement de "la" civilisation" ou de la culture en général. Remarquons qu’une règle tout à fait fondatrice fait défaut dans l’énoncé des 10 commandements ; non qu’elle y soit absente, plutôt elle s’y niche et s’y dissimule comme l’implicite et la possibilité même de toutes les autres. Ce texte – cette liste – tient pour acquis l’Interdit de l’inceste, qui est la condition de tout échange socialement viable, y compris et surtout l’échange symbolique, donc de toute parole, de tout énoncé juridique ou religieux. Faut-il en déduire que toute liste partant d’un premier (Un) jusqu’à un dernier terme ne tire sa consistance que d’un élément (Zéro, ensemble vide) lui-même absent de la structure ou de la liste ?

Les règles de la méthode et la science selon Descartes

 


Les quatre règles du Discours de la méthode (1637) de Descartes

René Descartes était à la fois mathématicien, physicien, philosophe… Dans son Discours de la méthode il indique 4 règles propres à fixer un véritable état d’esprit scientifique :

- Première règle : « Ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». C'est la règle d'évidence. N'admettre pour vrai que l'évident, le certain et non le probable. Une idée est évidente pour Descartes lorsqu’elle est à la fois « claire » (contraire d’obscur, « présente et manifeste à un esprit attentif » dit-il) et « distincte » (contraire de confus, « précise et différente de toutes les autres »). Partant, une telle idée sera mémorisable, exprimable, communicable… Et surtout elle pourra servir de départ – ou bien de relai – à une déduction, elle fécondera d’autres idées vraies.

- Deuxième règle : « Diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ». C'est la règle de la division du complexe en éléments simples (analyse). Il faut examiner les objets de la connaissance, voir ce qui est simple et composé, analyser ce qui est composé et l'expliquer par ses constituants simples. 

- Troisième règle : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés ». C'est la règle de l'ordre, l'ordre des raisons et non des matières : on ne commence pas nécessairement par le plus important ou le plus fondamental, il faut partir de l'évident et déduire. C’est une précision importante apportée à la règle et la suite inverse de la règle 2 : aller cette fois du simple au complexe.

- Quatrième règle : « Faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre ». C'est la règle du dénombrement. Faire une revue entière, générale des objets ce qui fait intervenir la prudence, la circonspection. Cette dernière règle semblera essentielle pour tout esprit scientifique, elle compte en elle l’idée de vérification.

Ces règles lui furent inspirées par l’esprit et la méthode mathématique, qui devient donc un modèle de rigueur pour toute science (elle deviendra aussi un outil de formalisation pour de nombreuses sciences, de sorte que l’on peut difficilement apprendre la physique ou l’économie, aujourd’hui, sans notions de mathématique) : « il me parut enfin clair de rapporter à la Mathématique tout ce en quoi seulement on examine l’ordre et la mesure (…). Il en résulte qu’il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu’on peut chercher concernant l’ordre et la mesure (…) : cette science se désigne (…) par le nom (…) de Mathématique universelle. »

Perception et illusion. Le monde perçu est-il le monde réel ?

 


Aucune conscience de soi n'est possible sans une conscience du monde extérieur. La perception est justement ce phénomène de conscience qui par l'intermédiaire de nos sens nous met en relation avec le monde extérieur.

Le français autorise un usage assez large du terme de perception, du sens le plus intellectuel au sens le plus matériel : on dit qu'une idée est mal "perçue" (c'est-à-dire comprise) ou que le percepteur "perçoit nos impôts, en passant par les "troubles de la perception" (par exemple de la vue ou de l'ouïe). Dans tous les cas on retrouve à l'origine le verbe latin "capere" qui signifie "prendre". La perception, dans son sens le plus général, est donc la faculté qu'a un sujet d'appréhender le monde et ses objets.

Perception et sensation semblent proches, voire identiques. Il n'en est rien. La perception est plutôt une synthèse, un rassemblement de différentes sensations pour parvenir à représentation unique de la réalité. Comme telle elle fait intervenir la conscience ; elle concerne le Sujet tout entier et son pouvoir de compréhension du monde, voire sa façon d'"habiter" le monde.

Un premier problème sera de comprendre comment nous percevons la réalité, quelle est la genèse et la structure de la perception. Un second problème, plus vertigineux, porte sur la valeur de nos perceptions. Qu'est-ce qu'une illusion ? Le monde perçu est-il finalement le (seul) monde réel ? La question sous-entend que nos perceptions pourraient bien ne pas être fiables. Est-ce parce que nos sens sont naturellement débiles et limités, ou bien faut-il invoquer des raisons plus profondément subjectives, de l'ordre de la croyance ou du désir ? Davantage encore, faut-il situer le "réel" au-delà du monde sensible comme le conçoit un certain idéalisme ? Il reste que la pire des illusions consiste peut-être à "se faire des idées"… jusqu'à l'hallucination ?

Descartes : Lettre-préface aux Principes de la philosophie (explication)

 


(Les titres des paragraphes ont été ajoutés pour plus de commodité, ils n’apparaissent pas dans l’ouvrage.)


§ 1 – L’objet de ce livre

L’auteur se réjouit de donner à lire une version en français de son ouvrage, car il pense qu’il sera lu par davantage d’« honnêtes hommes » selon le concept en vigueur au 17è s. Descartes attend beaucoup de ces nouveaux lecteurs car il se méfie des érudits et des philosophes institutionnels.

Que penser du progrès technique ?

 


1) L'idée de progrès (repères historiques)

On sait que la notion de progrès reste étrangère au mode de pensée en vigueur dans l'antiquité, période historique essentiellement soucieuse de permanence, voire nourrissant un véritable culte à l'idée d'éternité. Or dès la Renaissance (15è – 16è siècles) se manifeste un formidable désir de savoir, de voir, et de comprendre, qui se traduit également par une inventivité exceptionnelle chez certains savants et artistes de génie (Léonard de Vinci)… Découvrir et voir le monde, étudier l'homme et les choses, oser disséquer les corps (la pratique de l’autopsie a longtemps été marquée par différents interdits religieux)… Entre toutes les grandes découvertes de la Renaissance, il faut citer sans doute la plus importante : l'imprimerie (Gutenberg). Tel est l'esprit d'ouverture de la Renaissance, curieux et novateur sans être véritablement "scientifique" au sens moderne du mot.

La notion philosophique d'Inconscience et ses limites (l'Inconscient avant Freud)

 


De nombreux penseurs, avant Freud, ont utilisé une notion philosophique d'Inconscient, le plus souvent implicitement, de façon variable et parfois contradictoire, pour caractériser en un sens très large le contraire du connaissable et de l’intelligible, ou pour désigner ce qui n’est pas encore conscient. Soit plutôt l’inconscience que l’inconscient. Pour tracer cette généalogie de l'inconscient, l'inconscient pré-freudien, il est possible de distinguer trois grands points de vue, c'est-à-dire trois aspects du problème correspondant plus ou moins à des "courants" philosophiques : un point de vue métaphysique et occultiste, postulant l'existence d'une réalité non-manifestée et invisible ; puis un double point de vue physiciste et vitaliste, l'un affirmant que le corps est l'inconscient même, dépourvu de pensée, et l'autre que le corps pense inconsciemment ; enfin un point de vue psychologiste, qui nous mène vers l'idée d'un inconscient psychique, sans en posséder encore le concept précis, avec notamment le "subconscient".

« Je pense donc je suis »

 


À juste titre, l’on ramène souvent la conscience au phénomène de la pensée prise au sens le plus large. Par exemple pour Descartes (qui n’emploie pas directement le mot « conscience », sinon conscientia au sens moral) , toute pensée implique la conscience d’elle-même. Pour autant toute pensée n’est pas connaissance, car en bonne doctrine cartésienne la connaissance requiert la vérité et l’évidence. Descartes écrit néanmoins : “Par le nom de pensée j’entends ce qui est tellement en nous que nous en avons immédiatement connaissance” (Principes de la philosophie). Ce qu'il exprime par là est plutôt le caractère "réflexif" de la pensée car, contrairement à la simple perception externe (nous ne pouvons pas nous voir en train de voir), dès que nous pensons à quelque chose, immédiatement, nous savons que nous le pensons… Locke écrivait aussi : “Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons” . Pour Descartes également, toute pensée est consciente, et toute conscience n’est faite que de pensée.

Le sujet de la connaissance. Trois références

 


Descartes

A la suite de Montaigne, Descartes est un humaniste puisqu’il s’appuie sur la stabilité de l'"humaine nature" pour dégager le caractère premier et inaltérable de la pensée. Mais sa démarche, son point de départ est résolument solipsiste. Je pense, “cogito” constitue la première vérité, à partir de laquelle sera déduite toutes les autres, qu’elles soient métaphysiques, comme l’affirmation de l’existence de Dieu, ou scientifiques dans la connaissance réglée de la nature. La preuve (et l'épreuve) de mon existence s'effectue directement à partir du Je : “je pense donc je suis”, “cogito ergo sum”. Se penser soi-même, comme existant, c’est ce qu’on appellera plus tard la “conscience de soi”.

Or ce Je, ce sujet, Descartes n'hésite pas à le définir comme une “chose qui pense”. Et il écrit : “Il est certain que la pensée ne peut pas être sans une chose qui pense, et en général aucun accident ou aucun acte ne peut être sans une substance de laquelle il soit l’acte”. Voila qui semble nous ramener à une conception substantialiste du sujet ! Il y aurait donc une "chose" pensante (res cogitans), cette chose ayant simplement la particularité d’être “spirituelle” ? On pourrait certes y retrouver le thème de l'âme immortelle, essentiellement théologique. Mais là n'est pas l'essentiel. Dans le “cogito”, éclate la subjectivité proprement dite, au sens moderne : c’est que le sujet qui pense est le seul à se sentir et à se connaître comme "lui-même", le seul capable de dire “Je”, “ego”, “ego sum”. A partir de là le sujet est gros d'expériences en première personne, probantes, communicables, universalisables, et toute la "modernité" (moralistes, poètes, philosophes...) de s"engouffrer dans cette brèche. Certes la voie de l'intériorité était ouverte depuis longtemps avec des auteurs comme Marc-Aurèle, Saint Augustin, Montaigne, les poètes de La Pléiade, etc., mais Descartes affirme - définitivement - le Je avec toute l'autorité de la raison, de l'évidence logique, de façon à la fois rigoureuse et épurée.