Puis-je lancer un nain qui le veut bien ?

 


Prétexte : saviez-vous que le « lancer de nain » était un « sport » au Moyen-âge ? On peine à l’imaginer, et pourtant... Dans le film épique Le Seigneur des anneaux le valeureux nain Gimli ne veut pas en entendre parler, il avertit fréquemment ses compagnons « personne ne lance de nains ! », sauf qu’au beau milieu de la bataille du gouffre de Helm (S. des anneaux, Ep. 1), il y consent et même le demande par utilité… 

Problème : si l’on considère que « lancer un nain », donc réduire un être humain à un projectile (pour s’amuser ou pour autre chose) constitue une humiliation et une dégradation inacceptable, quelle devra être ma position dans le cas où une « personne de petite taille » (naine) accepte de le faire, voire me demande de le faire, par jeu, pour de l’argent, etc… ?

Vais-je considérer par principe qu’il est immoral de traiter ainsi une personne et de l’utiliser comme un objet, même s’il me le demande, ou bien vais-je tenir compte de son choix, même s’il paraît bizarre, et finalement respecter sa liberté (« il le veut bien »)… de se rabaisser lui-même ?

Si le nain est consentant, il ne semble pas être une victime… S’il n’est pas victime, où donc est le crime ? Mais d’un autre côté, n’est-ce pas un devoir d’aider autrui à se respecter lui-même ?


Deux types de morales s’affrontent (mais il faut trouver une solution)

I - D’un côté la morale du Devoir, dont le « champion » chez les philosophes est E. KANT : l’argument est qu’en chaque personne réside l’humanité tout entière, de sorte que dégrader un seul homme revient à insulter l’humanité, et cela doit être interdit absolument. Or justement Kant nous dit bien l’on doit toujours traiter autrui et d’abord soi-même « jamais comme un moyen » (un objet, un outil...) mais comme une fin en soi (l’homme est le but, la valeur suprême). Selon Kant (point de vue aussi de la religion), l’homme ne peut pas disposer de lui-même, se vendre comme esclave par exemple, ou même se suicider. La dignité n’est pas seulement un droit (d’ailleurs inscrit dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948) c’est aussi un devoir.

II - De l’autre côté il y a la morale conséquentialiste (ou « utilitariste », avec S. MILL) qui nous dit : contrairement à ce que prétend Kant, l’homme est d’abord propriétaire de lui-même, donc tant que les conséquences d’une action ne portent pas préjudice à autrui, même si cette action semble laide (lancé de nain, prostitution, bizarrerie sexuelle…), voire préjudiciable à soi-même, il n’y a pas lieu de l’interdire. Les gens sont adultes, ils sont censés savoir ce qu’ils font.

En ce qui concerne la dignité, elle ne peut pas être une valeur absolue : par exemple, si le nain n’a pas d’autre moyen de gagner de l’argent, il peut être important pour lui d’accepter cet emploi pour vivre mieux (question aussi de dignité)…

III - Mais… est-on bien sûr que le nain se prêtant au jeu se rend compte de ce qu’il fait ? Pour lui-même : connait-il les conséquences à long terme, sur son honneur ? Ne dois-je pas l’en avertir ? Et sur les autres… nains : est-ce qu’il ne contribue pas, ce faisant, à rabaisser une fois de plus ces personnes physiquement « différentes » qui ont mis beaucoup de temps dans l’Histoire à gagner la considération de la société ? Ou encore : défendre le droit à la prostitution, au nom de la liberté individuelle de disposer de son corps (fût-ce pour le vendre), n’est-ce pas aller à contre-courant du processus civilisationnel de « l’émancipation féminine » ? Etc.

Ceci étant, il convient de faire la part entre 2 types d’interdit : l’interdit moral, et l’interdit légal. D’un point de de vue moral (le respect de l’humanité en soi), il est bien difficile de justifier ou même d’excuser le lancer de nain (ou certaines formes extrêmes de porno, par ex. : pas sûr qu’il n’y ait pas de victimes réelles… même si consentantes au départ). Du point de vue de la loi, souvenons-nous que celle-ci n’a pas pour but de « protéger l’humanité » en général mais simplement la société ; donc par exemple (voir plus bas) si une activité de « lancer de nain » est organisée lors d’une fête de village, ou dans une boite de nuit, il reste à étudier au cas par cas si des conséquences néfastes, comme un « trouble à l’ordre public », pourraient s’ensuivre… Et ce serait au maire de la commune d’en décider… Ou, mieux, aux citoyens eux-mêmes, qui auraient toujours la liberté de boycotter ce genre d’événement… !


FAIT DIVERS : 1991, Commune de Morsang-sur-Orge

Dans une discothèque de l’Essonne située à une vingtaine de kilomètres de Paris, afin d’attirer un maximum de clients, le patron organique un lancer de nain. L’activité fait alors fureur dans les différentes discothèques de l’époque. Le « cascadeur » est arnaché pour pouvoir être projeté, il est protégé d’un casque et sa chute est amortie par un matelas. Cette animation constitue pour cette personne une activité professionnelle puisqu’il est rémunéré pour se laisser lancer toute la soirée. Le but de la compétition est de l’envoyer le plus loin possible, cadeau à l’appui pour le vainqueur. 

Le maire de la commune, ayant eu vent de cette attraction, décide d’user de son pouvoir de police générale pour interdire la tenue de celle-ci. Ainsi, un arrêté municipal du 25 octobre 1991 vient interdire cette pratique dans la commune de Morsang-sur-Orge.

La société gérante de la discothèque ainsi que le nain ont déposé une requête devant le Tribunal administratif de Versailles afin que soit annulé cet arrêté. Par un jugement du 25 février 1992, le juge administratif a annulé l’arrêté du maire. Il a été considéré que, en l’absence de circonstances locales particulières, le maire ne pouvait interdire une telle activité.

Mais le maire a ensuite saisi le Conseil d’Etat... lequel a finalement validé l’interdiction en avançant d’abord un argument de type kantien (dignité humaine), mais aussi au motif que cela faisait un mauvais exemple pour tous les gens ayant des revenus précaires et qui pourraient être tentés de faire n’importe quoi pour gagner de l’argent…

dm