Ce que la morale autorise l'État peut-il l'interdire ?

 


(Copie d'élève, à peine modifiée)

L’on se demande souvent si ce que la morale condamne, l’État pourrait se le permettre. Mais l’on peut également se poser la question inverse : ce que la morale autorise, l’État peut-il l'interdire ? Qu'est-ce que la morale, et qu'est-ce qu'elle censée nous autoriser ? Si on la distingue des mœurs, particulières à un groupe social, la morale définit des principes, un ensemble de valeurs universelles. La morale fait appel à nos facultés personnelles comme la raison, la conscience, la volonté, le devoir, afin de guider nos actions vers le bien commun et dans le respect inconditionnel de la personne humaine. On peut également s’intéresser au terme « autoriser » qui prend place entre « exiger » ou « prescrire » et inversement interdire.

L’État est une personne morale représentant une Nation et dépositaire de la souveraineté d'un peuple. C'est également l'ensemble des institutions dirigeant un pays, promulgateur des lois et dépositaire de la force publique. Il est censé interdire tout ce qui nuit à la société c'est à dire la violence, le désordre, l'injustice, etc. 

Le problème est de savoir si l’État doit se laisser guider par la morale. Est-ce que malgré leur différence ces deux instances doivent être en harmonie ? On observe que les principes de la morale sont naturellement repris par l’État puisqu’ils visent tous deux le "bien commun". La morale doit guider l’État : c'est le point de vu idéaliste. Il n'en demeure pas moins que la morale et la loi civile n'ont pas la même portée, car l’État ne s'occupe que de la collectivité, pas de l"humain" en général, donc il possède ses propres règles, plus restreintes. Certes on peut toujours se demander si, du point de vue du progrès de la civilisation et de la liberté, le rapprochement de la morale et de l’État n'est pas inévitable.

 

Développerons cette idée que les principes de la morale doivent être repris par l’État puisqu'ils visent tous deux au bien commun, et que sous ce rapport la morale devrait guider l’État. La morale et l’État sont rendus nécessaires à cause du mal et de la violence. Le désir de possession, la jalousie, la soif de puissance, il semble que l’homme ne peut pas s’empêcher de nuire à son prochain. C’est pour cela que des règles faisant appel aussi bien à la conscience « morale » ont été imposées, notamment à travers la religion. A l’origine ces règles sont aussi bien morales que sociales, un peu comme l’autorité des parents sur leurs enfants. Il n’y a pas de distinction à ce stade entre règle morale intérieure et règle sociale extérieure.

Qu’encourage ou qu’autorise la morale ? Tout ce qui va dans le sens de la bienveillance, et là encore il s’agit d’une vertu morale mais aussi sociale. Par exemple une vertu comme le courage profite à la personne et à la société. Il y a aussi l'honneur qui est une qualité qui doit être recherchée individuellement, et pour cela elle devient sociale, on ne voit pas pourquoi l’Etat l’interdirait. 

Selon Rousseau le Contrat Social c'est un acte de liberté d'abord personnel et après collectif. Cet acte de liberté autonome consiste à accepter de me soumettre à la même règle que les autres. Donc ce que la morale autorise, tout ce qui vient de l’autorité de la morale, l’Etat va aussi le favoriser.

 

Or la situation en quelque sorte "originaire" que nous avons décrite, où la morale et la loi ne faisaient d'un, ne se rencontre presque jamais dans l'histoire. La morale et les lois civiles n'ont pas la même portée car l’État ne s'occupe que de la collectivité tandis que la morale s’occupe de la personne. Les fondements sont différents, ils peuvent même être opposés.

Par exemple prenons Machiavel qui défend l'autonomie de l’État et du Prince, par rapport à toute autorité extérieure comme la religion, et donc aussi par rapport à la morale. Il s'agit de donner les moyens d’être efficace à l’État et en utilisant la force s’il le faut.

Beaucoup de choses sont autorisées par la morale mais interdites par l’État. Par exemple au nom de la bienveillance et de la générosité je peux vouloir adopter un enfant. Mais l’Etat au nom de la sécurité de l’enfant peut m’en empêcher ou bien me fixer des conditions très contraignantes. Ces règles sont sans doute nécessaires même si l’intention de départ aussi était bonne.

Prenons à l’inverse un acte que la morale réprouve mais que l’État autorise (même problème mais formulé à l’envers). Prenons l'exemple de la guerre qui n’est qu’une extension et une justification du meurtre collectif. Même si la légitime défense est morale (se tuer n’est pas moral, c’est faire du mal à la personne humaine que je suis) le meurtre ne l’est pas. Donc il est difficile de prétendre que la guerre est morale, elle est presque toujours immorale à cause des violences et des excès qui l'accompagnent. Et pourtant elle peut être justifiée s’il s’agit de se défendre contre une agression d’un pays voisin.

Autre exemple, battre les enfants a longtemps été une pratique courante. Cette pratique n’a jamais été morale car elle ne fait aucun bien, et elle n’aide même pas à éduquer, et pourtant elle était autorisée et courante chez les maîtres d'autrefois. La loi ne l’interdisait pas, maintenant si.

On voit bien que l’Etat ne suit pas toujours les interdictions ou les autorisations de la morale.

 

Tentons d'opérer néanmoins, du point de vue du progrès de la civilisation, et au nom de la liberté et de la justice, un rapprochement de la morale et l’État ; montrons même qu'il est inévitable.

Appuyons-nous sur une doctrine : l'utilitarisme. Pour celle-ci le but de la morale est exactement le même que celui de la société : c'est le bonheur. Il faut concilier le bien pour moi avec celui des autres, dans la mesure où nos intérêts sont communs. Il n'y a plus de contradiction entre les deux à partir du moment il faut se donner comme but le bonheur commun.

Par exemple la liberté d'expression est quelque chose que la morale autorise et recommande puisqu’elle permet à la personne de s’épanouir. Bien sûr elle réprouve aussi certains excès de cette liberté, comme le fait de porter atteinte à l’honneur d’autrui. C’est exactement aussi le point de vue de l’Etat : non pas parce que celui-ci devrait « suivre » la morale, comme s’il prenait sa source dans la morale, mais parce que le but est le même : s’épanouir individuellement à partir du moment où la société s’épanouit aussi dans la liberté.

Prenons un dernier exemple : une attitude morale et pleinement généreuse prône l’entre-aide et la solidarité à l’égard des migrants, ou même des étrangers en situation irrégulière. La morale va l'autoriser mais l’État non. L’Etat est dans son droit de veiller au maintien de l’ordre. Mais la question à se poser est plutôt : quel est l’intérêt de tous ? quelle est la solution la plus réaliste et la plus intelligente ? L’Etat ne risque-t-il pas d’engendrer la violence en voulant uniquement l’Ordre tout en se moquant de la morale ? Finalement l’Etat tente d’être juste en permettant la solidarité, tout en l’organisant et en la limitant dans le cadre de la loi. La justice ce n’est pas de permettre n’importe quoi et la générosité pure des « belles âmes » n’est pas toujours juste.

 

Chacun voudrait spontanément que la loi soit « morale » ou que le fonctionnement de l’Etat soit « parfait ». Mais ceci n’est qu’un fantasme idéaliste pouvant s’avérer dangereux. Par définition la loi a pour but de limiter nos libertés tout en les garantissant. La loi elle-même doit limiter ses ambitions. Donc quelques fois elle interdit des actes que la morale interdit et inversement elle en permet d’autres que la morale réprouve. En effet la loi étant essentiellement sociale, elle fournit des règles plus précises et moins universelles que celles de la morale. Le fait que la morale entre parfois en contradiction avec la loi ne paraît pas anormal, c’est peut-être une des conditions pour conserver notre sens critique. Au final la Justice, basée sur l’intérêt commun, apparaît comme cette valeur intermédiaire qui doit être prise en considération entre le Bien moral et l’Ordre social.

dm