Affichage des articles dont le libellé est Raison. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Raison. Afficher tous les articles

Karl Popper : la démocratie contre l’extrémisme

 


« L’extrémisme est fatalement irrationnel, car il est déraisonnable de supposer qu’une transformation totale de l’organisation de la société puisse conduire tout de suite à son système qui fonctionne de façon convenable. Il y a toutes les chances que, faute d’expérience, de nombreuses erreurs soient commises. Elles n’en pourront être réparées, que par une série de retouches, autrement dit par la méthode même d’inventions limitées que nous recommandons, sans quoi, il faudrait à nouveau faire table rase de la société qu’on vient de reconstruire, et on se retrouverait au point de départ. Ainsi, l’esthétisme et l’extrémisme ne peuvent conduire qu’à sacrifier la raison pour se réfugier dans l’attente désespérée de miracles politiques. Ce rêve envoûtant d’un monde merveilleux n’est qu’une vision romantique. Cherchant la cité divine tantôt dans le passé tantôt dans l’avenir, prônant le retour à la nature ou à la marche vers un monde d’amour et de beauté, faisant chaque fois appel à nos sentiments et non à notre raison, il finit toujours par faire de la terre un enfer en voulant en faire un paradis. » (Karl Popper, La société ouverte et ses ennemis, I)


La société ouverte et ses ennemis (1945) est une œuvre de K. Popper écrite au lendemain de la seconde guerre mondiale, période où les philosophes ont pu mesurer les conséquences désastreuses de certaines idéologies extrémistes et totalitaires, en l’occurrence le nazisme. 

S’agissant de la société et du désir de changer la société, cet extrait prend pour thème l’extrémisme politique, reposant sur des visions qualifiées de « romantiques » et d’« esthétiques » qui font fi de toute raison. L’extrémisme – auquel on peut opposer la démocratie toujours en quête de justice – est une attitude irrationnelle (basée sur les sentiments) et dangereuse qui peut conduire à l’enfer sur terre.

Le projet d’améliorer voire de changer la société peut sembler légitime. Mais ce changement peut-il être instantané et global comme le voudraient les extrémistes, quitte à en assumer la violence, ou bien doit-il être progressif et limité, rationnel et réaliste, comme le préconisent les démocrates, quitte à devoir assumer les lenteurs et les injustices d’une société nécessairement imparfaite ? 

L’extrémisme est d’abord présenté par l’auteur sous sa forme irrationnelle, comme une pensée qui se contredit elle-même, faute de connaître la vraie nature de la société. Dans un second mouvement il apparaît comme une manifestation de l’esthétisme et du romantisme, lourde de menace pour la sécurité des peuples.

Faire des listes est-il toujours raisonnable ?

 


1) Au commencement était une liste…

Peut-on dire qu'une grande partie de la civilisation « occidentale » est fondée par la liste première, celle des 10 commandements de Moïse ? On compte plusieurs versions légèrement différentes des fameuses dix paroles bibliques appelées couramment « dix commandements » ; et comme ce ne sont pas des "paroles en l'air", elles relèvent décisivement d’un écrit, nommément des Écritures. Il en va de même des listes en général : elles n’ont d’utilité que d’être écrites, notées, consignées (les premiers écrits furent probablement des listes… de marchandises) après quoi elles peuvent bien être mémorisées et récitées « par cœur » (comme le catéchisme à l’ancienne). Pourtant il y a une grande différence entre réciter et lister. Prières, paroles incantatoires, et peut-être poésies (en tant que suites de vers) se prêtent initiale-ment à la récitation orale, tandis que des listes de choses, de tâches ou de règles réclament le concours de l’écrit. Avec les listes écrites, il s’agit précisément de pallier les insuffisances de la mémoire naturelle. Paradoxe, l’avantage mnémotechnique des listes et leur efficacité au plan oral apparaît bien comme un privilège et une conséquence de l’écrit.

Pour revenir à la religion, ce qui s’énonce comme Loi depuis les Hébreux passe par l’écrit, et ceci est capital. Mais les sources de ce texte sont sujettes à caution et, comme on l'a dit, son contenu est variable. Or dans toutes les versions connues – c’est le plus remarquable – cette liste des 10 commandements commence par affirmer l’existence de Dieu et son unicité. Tout le reste en découle. Ce n’est pas l’effet de liste qui compte, c’est son point de départ. Par suite, tout ce qui compose le fait religieux avec ses motifs symboliques, ses codes rituels ou ses règles, se formule et se transmet volontiers sous forme de listes. Mais à oublier le fondement – Dieu comme Unique, et surtout existant « au-delà », comme Autre – l’usage des listes parait de plus en plus arbitraire et vire facilement au fanatisme, à la manie, à l’intolérance.

Ces dix commandements sont peut-être fondateurs d’"une" civilisation, nullement de "la" civilisation" ou de la culture en général. Remarquons qu’une règle tout à fait fondatrice fait défaut dans l’énoncé des 10 commandements ; non qu’elle y soit absente, plutôt elle s’y niche et s’y dissimule comme l’implicite et la possibilité même de toutes les autres. Ce texte – cette liste – tient pour acquis l’Interdit de l’inceste, qui est la condition de tout échange socialement viable, y compris et surtout l’échange symbolique, donc de toute parole, de tout énoncé juridique ou religieux. Faut-il en déduire que toute liste partant d’un premier (Un) jusqu’à un dernier terme ne tire sa consistance que d’un élément (Zéro, ensemble vide) lui-même absent de la structure ou de la liste ?

Le raisonnement et la science de la logique

 


a. Le fondement et la finalité de la logique

Si la raison est une faculté naturelle, présente en chaque être humain, au moins potentiellement, le raisonnement est la mise en œuvre dans le discours de cette faculté.

Le mot "logos" en grec désignait justement le discours rationnel, par opposition au "muthos" (récit légendaire).

Raisonner revient donc à tenir un discours dans lequel les affirmations sont justifiées par une exigence de cohérence logique. Aristote a formulé (sans le nommer comme tel) le "principe de non-contradiction" : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport » (Métaphysique). Ce principe dit tout simplement que l'on n'a pas le droit de se contredire, d'être incohérent : on ne peut pas dire une chose et son contraire en même temps et sous le même rapport… Si l'on avait le droit de se contredire, ce serait reconnaître que le langage n'a aucune signification ; il faudrait donc nier la signification de cette dernière proposition, celle qui prône le droit de se contredire, etc. En réalité la démonstration correspond à un besoin éthique élémentaire : celui de s’accorder avec autrui ! La démonstration a donc une finalité concrète.

La finalité et les bienfaits du raisonnement (comparé à la croyance, surtout) sont de deux ordres : 1) L'autonomie du sujet raisonneur. D’une façon générale l’usage de la raison nous rend autonome et libre (plus besoin de demander à quiconque les réponses). Mais aussi et parallèlement : 2) sortir du "quant-à-soi", permettre le dialogue, la compréhension mutuelle par la discussion. Car si le raisonnement est un enchaînement d'affirmations, la discussion est un enchaînement de raisonnements, souvent contradictoires, mais dont le résultat final doit être autant que possible l'accord, le "consensus", la paix…

Brève histoire de la Raison


La définition la plus commune de la raison est celle de Descartes comme faculté de juger, c’est-à-dire faculté « de distinguer le vrai d’avec le faux ». Mais le concept de raison est plus large, il a une histoire qui se confond presque avec l’histoire de la philosophie !


a) La raison « cosmique » des philosophes antiques, puis Socrate

- En grec ancien, la raison se dit logos, d’un terme qui signifie d’abord la parole ou le langage, et par extension le discours visant la vérité (par opposition à muthos, mythe). Mais chez les plus anciens des philosophes grecs, les pré-socratiques comme Héraclite, le Logos a également un sens cosmique voire ontologique, c’est-à-dire qu’il désigne un mode d’Être : c’est l’âme du Monde, ou plus simplement la Nature en tant qu’ordre cosmique (cosmos), d’où l’idée d’une Raison universelle que l’on trouvera chez les philosophes stoïciens. La raison et le réel se confondent dans la Nature. Pour le stoïcien, vivre « en conformité avec la nature » ou vivre « en conformité avec la raison » est une seule et même chose.

- Basculement : Socrate est le premier philosophe à avoir centré le problème de la raison et son usage sur l'Homme et non plus sur la Nature. Et Platon a instillé l’idée que le Réel n’est pas le monde concret et matériel (domaines des apparences), mais plutôt dans les Idées ou essences pures.

Lorsque Aristote (disciple de Platon, lui-même disciple de Socrate) écrit : « L’homme est un animal rationnel », il veut dire que la raison est le propre de l’homme, la « nature propre » ou l’essence de l’homme, mais il n’ignore pas que cette raison est liée à la sociabilité de l’homme et donc au langage. Aristote précise bien aussi que « l’homme est par nature un animal politique ».

Le langage est-il rationnel ?

 


Introduction

Nous savons que la recherche de la Vérité – sinon la possession de celle-ci – est la signature de toute démarche philosophique authentique. Or la philosophie a promu le discours rationnel comme condition d’accès à la vérité, comme l’être-vrai des choses, le réel contraire de l’illusion. Pour elle, « parler le langage de la raison » est un impératif, mieux même : c’est un pléonasme !

Certes le langage n’est pas d’emblée ou pas toujours rationnel, il semble bien d’abord expressif, et vise avant tout la communication entre les êtres. Mais le langage comporte une rationalité intrinsèque en tant que système forcément cohérent : toute langue en effet se définit comme un système de communication, conventionnel beaucoup plus que « naturel » chez les humains. De plus, le langage se veut avant tout porteur de sens et de significations. A ce titre il ne sert pas seulement la raison mais aussi l’imagination. Il existe notamment une « fonction poétique » du langage que d’aucuns jugent essentielle.

A l’échelle de l’humanité, le langage constitue le socle de la culture et la condition de la vie sociale : il est avant tout une fonction de communication.

A l’échelle individuelle, c’est par le langage que l’homme exprime sa pensée : il pense, il n’est conscient et il ne raisonne que dans l’élément du langage.

L’apparition de la faculté linguistique est un phénomène long, lié à l’évolution de la boite crânienne et aux techniques de fabrication d’outils de l'Homo habilis (plus de 2 millions d'années) jusqu’à l’Homo sapiens beaucoup plus récent : "outils pour la main et langage pour la face sont deux pôles d’un même dispositif" affirme l’anthropologue Leroi-Gourhan.

Quelques définitions :

1° D’abord la langue : la langue représente un système particulier de mots, un ensemble fixé dans une société donnée (ainsi parle-t-on de la langue française ou anglaise), un pur produit de l'évolution sociale et ethnique.

2° Le langage lui-même se définit comme la principale faculté humaine de communication. Elle est universelle, tous les hommes la possèdent malgré les handicaps ou les pathologies possibles. Le problème est celui de la finalité de cette fonction : expression de soi, de l'être, communication vers l'autre (et donc rationalité), création du sens et de la signification (et donc connaissance) ?

3° La parole, ensuite, désigne l’acte individuel par lequel s’exerce concrètement la fonction du langage, et ceci grâce aux organes de la phonation (glotte, pharynx, etc.). Comme tout acte, cet acte de parole suppose un sujet. Et comme tout acte encore, il peut changer la réalité : la parole n'est pas sans conséquences…

Il y a une grande différence entre le langage humain et le langage animal. Le cri des animaux exprime un affect, une émotion, parfois il annonce un comportement ou répond à celui d'un congénère. Il y a bien communication animale au moyen d’un langage. Pourtant ce langage n'est pas articulé en phrases (le cri constitue par lui-même une phrase, un message). Chaque langage animal est un code comportant des signaux ayant une signification précise et limitée, donc il n’est pas aussi individualisé que le langage humain ; l’homme dispose lui aussi d’un code, la langue qu’il utilise, mais il peut en faire varier infiniment la signification. Entre le langage animal et le langage humain, il y a la même différence qu’entre l’instinct et le comportement conscient, volontaire.

La philosophie de l’Histoire et la question du Sens de l’Histoire

 


L’ère historique : l'Histoire a-t-elle un commencement ?

 

On peut définir de trois façons différentes l’"ère historique", c'est-à-dire la réalité de l'Histoire, le fait que l'homme vit "dans" l'Histoire et en prend conscience. La question est de savoir ce qui distingue l'Histoire (humaine) de la simple Évolution (naturelle). Trois critères peuvent être proposés, allant du plus large (et ancien) au plus étroit (et récent), qui permettent à chaque fois de caractériser l'existence de l'Histoire par opposition à un état "pré" ou "an" historique. Ces trois critères sont liés au propre de l'homme : le langage articulé.

Les justifications rationnelles et philosophiques de la religion

 


1) La théologie rationnelle : la croyance en Dieu est-elle compatible avec la raison ?

 

a) Un Dieu qui est Esprit

On distingue en général la théologie "révélée" et la théologie "rationnelle". Étymologiquement la "théologie" est la science de Dieu, ce que l'on peut dire et savoir à propos de Dieu. La théologie "révélée" est réservée aux religieux : elle consiste seulement à commenter les textes sacrés (la Bible), à développer leur symbolique, sans les interroger sur leur validité ou sur leur fondement. 

On peut définir la théologie rationnelle comme l'effort de la raison, en l'occurrence de la philosophie, pour justifier une croyance religieuse. On cherchera à savoir par exemple : quelle est l'essence de Dieu ? peut-on prouver son existence ? le message de Dieu est-il clair ou ésotérique (à clarifier, à interpréter) ? Etc.

L’intérêt de la philosophie pour la théologie (et donc pour Dieu) se comprend à partir du moment où la Parole divine, soit la Révélation au sens strict, est assimilée au Logos (le Discours et la Raison en grec) : le Verbe, la parole de vérité, le discours vrai. 

Donc le concept de "Dieu" n'est pas en soi un scandale pour la raison. Dieu n’est-il pas censé être avant tout Esprit (invisible), Intelligence, Raison d’être de toute chose ?... Un concept assez proche finalement de ce qu’Aristote nommait l’« Être en tant qu’être » (objet de la Métaphysique) ou même le « Premier Moteur immobile » ayant mis le cosmos en mouvement.

C’est en ce sens qu’il est dit dans la Bible : "Dieu a fait l'homme à son image", au sens où Dieu étant Esprit il a donné aux hommes un esprit, une conscience, et même le libre arbitre…

De la critique à l’apologie : le sens de la Passion

 

"Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion." Hegel


1) Critique de la passion : passion et raison

a. Le procès des passions. — Dans la philosophie classique, la passion apparaît presque toujours comme contraire à la raison, comme un phénomène contre nature, dans la mesure précisément où celle-ci est assimilée souvent à la raison. Ainsi pour les Stoïciens, la passion est un mouvement irrationnel de l’âme contraire à la nature (donc à la raison), ou encore une tendance sans mesure. — Pour Descartes la passion est une erreur dont nous ignorons la cause (cf. le fameux passage sur la “fille louche”) — De même, ce qui définit la passion pour Spinoza, c’est l’inconstance et la méconnaissance : “Il faut no­ter ensuite que les afflictions et l’infortune ont pour origine principale l’amour excessif pour un être qui change et varie tout le temps et dont nous ne pouvons jamais être maître.” — Pour Malebranche également, c’est une erreur, une projection ou une extériorisation d’un état intérieur que l’on prend pour la réalité. — Enfin pour Kant, la passion, comme variété du désir sensible, exclut la maîtrise de la raison : “L’inclination que la raison du sujet ne peut pas maîtriser ou n’y parvient qu’avec peine est la passion. (...) Être soumis aux émotions et aux passions est toujours une maladie de l’âme puisque toutes deux excluent la maîtrise de la raison.” Or la raison est cependant première, puisque c’est la possibilité même de l’autonomie (raison + liberté) qui autorise a contrario de parler de passion. “Les passions ne sont toujours que des désirs d’hommes à hommes et non pas d’hommes à choses” précise Kant : l’homme n’est pas pris dans la passion, contrairement au besoin, par quelque nécessité naturelle, sa liberté reste entière. — Chez Pascal, passion et raison sont également inséparables pour le plus grand malheur des hommes ; elles forment une dualité fatale qui divise l’être d’avec lui-même : “Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. (...) Ainsi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.” La thèse de Pascal est intéressante à plus d’un titre, car elle ne fait pas spécialement l’apologie de la raison, mais comme on le sait, plutôt du “cœur”, lequel n’est pas pour autant assimilable au sentiment. Pascal célèbre ce centre mystique et spirituel de l’homme qu’est le cœur lui-même, mais il passe son temps à décrire la faille de l’homme, sa division “intestine” constituée par l’opposition raison-passion. Au point que l’on peut se demander si la passion n’est pas cette faille elle-même, cette dualité plutôt que l’un des termes de cette dualité…