Affichage des articles dont le libellé est Connaissance. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Connaissance. Afficher tous les articles

L’Interprétation est-elle une forme connaissance ? (problématique)

 


Nous savons que la connaissance objective promue par la science reste souvent partielle et provisoire ; nous savons d’autre part qu’il est impossible de tout démontrer avec les outils de la logique formelle. Faut-il pour autant renoncer à comprendre ce que l’on ne peut connaître ou démontrer avec exactitude ?

L'interprétation a pour fonction d'élucider le sens d'un texte, d'un acte ou d'un évènement à chaque fois que ce sens n’apparaît pas clair. L’interprétation a donc à voir avec la part d’inconnu, d'énigme, peut-être la part d’irrationnel qui nous entoure, mais toujours dans l’optique de parvenir à une forme d’élucidation et de compréhension.

La notion de sens reçoit plusieurs acceptions. 1) Le sens désigne d’abord une fonction sensorielle, la faculté d’éprouver une sensation. Après tout, il n’est pas exclu que le « sens des choses » n’ait un rapport avec cela, avec une capacité de sentir, de goûter, de jouir de la vie. 2) La seconde acception est plus intellectuelle : le sens est synonyme de signification, il est ce que communique à l’esprit un mot ou un signe. La signification peut être expliquée. 3) Enfin le sens évoque la direction, comme par exemple le sens des aiguilles d’une montre. C’est la dimension spatio-temporelle du sens. Temporelle parce que la bonne direction, a priori, est celle de l’avenir ; or, par excellence, c’est la dimension temporelle de la conscience (tournée vers). Du point de vue de la conscience, point de vue subjectif, on parlera plutôt d’orientation. Se demander quel est le sens de la vie, par exemple, cela revient à se demander comment orienter sa propre vie.

Peut-on connaître la matière ?

 


Descartes et le morceau de cire

Ce fut le problème de Descartes au 17è siècle. Descartes était “dualiste”, c’est-à-dire qu’il opposait la matière et l’esprit comme deux substances différentes, mais en leur accordant une égale réalité. Par exemple l’homme possède une âme (spirituelle) et un corps (physique). 

Mais le problème que se pose Descartes est avant tout d'ordre épistémologique : il se demande comment l’on connait la matière et ses propriétés (Descartes veut promouvoir la science et le progrès technique). Sa réponse : justement avec l’esprit !

La matière désigne d’abord la réalité concrète et observable, en un mot tout ce qui constitue notre expérience sensible (définition de l'"empirique"). Question : l'observation et la sensation vont-elles nous apporter des informations objectives et certaines sur la matière même des choses ? Descartes pense que non, il soutient que la matière n’est pas objet de sensation mais de pensée, et il va le démontrer dans la seconde des Méditations Métaphysiques, sous le nom d'expérience du « morceau de cire ». 

Théorie et expérience. La méthode expérimentale selon Claude Bernard

 


Théorie + expérience = connaissance (rationalisme, empirisme, criticisme).

Théorie et Expérience sont les deux aspects d’une connaissance objective et scientifique. Cette opposition reprend, à l’intérieur de l’investigation scientifique, l’opposition générale de la Raison et du Réel. L’objet « réel » de la science est le monde physique ou vivant, parfois humain. La théorie est un ensemble cohérent de thèses et de lois explicatives, applicables à un domaine donné du Réel. L’expérience est au premier sens la mise en relation du sujet avec le Réel par l’intermédiaire des sens (intuition sensible, perception) ; elle peut désigner d’une façon très générale le « vécu » d’une personne ; mais surtout dans le cadre de l’expérimentation scientifique, l’expérience est une façon de tester et de vérifier la théorie.

Errare humanum est

 


Introduction

« L’erreur est humaine ». Que dit cette expression, que dit-elle de l’erreur, et que dit-elle de l’humain ? En quoi l’erreur est-elle humaine, quelle est la positivité de l’erreur ? En quoi la non prise en compte de l’erreur et de sa positivité s’avère t-elle finalement inhumaine ? La mauvaise habitude, la plus enracinée sans doute, consiste à assimiler l’erreur avec la faute puisque nous pensons qu’une erreur résulte toujours d’un faux jugement imputable à une conscience. Mais la faute n’est pas seulement une erreur que l’on rapporte à un sujet et (donc) que l’on condamne moralement ; bien souvent, pour nous, l’erreur de l’Autre est constitutive de la faute. Il s’agirait donc au moins de lever ce refoulement et de déculpabiliser l’erreur ; il s’agirait d’aller au-delà de la faute, vers la civilisation, en reconnaissant les vertus civilisatrices de l’erreur comme composante normale de toute recherche.

Les règles de la méthode et la science selon Descartes

 


Les quatre règles du Discours de la méthode (1637) de Descartes

René Descartes était à la fois mathématicien, physicien, philosophe… Dans son Discours de la méthode il indique 4 règles propres à fixer un véritable état d’esprit scientifique :

- Première règle : « Ne recevoir aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». C'est la règle d'évidence. N'admettre pour vrai que l'évident, le certain et non le probable. Une idée est évidente pour Descartes lorsqu’elle est à la fois « claire » (contraire d’obscur, « présente et manifeste à un esprit attentif » dit-il) et « distincte » (contraire de confus, « précise et différente de toutes les autres »). Partant, une telle idée sera mémorisable, exprimable, communicable… Et surtout elle pourra servir de départ – ou bien de relai – à une déduction, elle fécondera d’autres idées vraies.

- Deuxième règle : « Diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ». C'est la règle de la division du complexe en éléments simples (analyse). Il faut examiner les objets de la connaissance, voir ce qui est simple et composé, analyser ce qui est composé et l'expliquer par ses constituants simples. 

- Troisième règle : « Conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composés ». C'est la règle de l'ordre, l'ordre des raisons et non des matières : on ne commence pas nécessairement par le plus important ou le plus fondamental, il faut partir de l'évident et déduire. C’est une précision importante apportée à la règle et la suite inverse de la règle 2 : aller cette fois du simple au complexe.

- Quatrième règle : « Faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre ». C'est la règle du dénombrement. Faire une revue entière, générale des objets ce qui fait intervenir la prudence, la circonspection. Cette dernière règle semblera essentielle pour tout esprit scientifique, elle compte en elle l’idée de vérification.

Ces règles lui furent inspirées par l’esprit et la méthode mathématique, qui devient donc un modèle de rigueur pour toute science (elle deviendra aussi un outil de formalisation pour de nombreuses sciences, de sorte que l’on peut difficilement apprendre la physique ou l’économie, aujourd’hui, sans notions de mathématique) : « il me parut enfin clair de rapporter à la Mathématique tout ce en quoi seulement on examine l’ordre et la mesure (…). Il en résulte qu’il doit y avoir une science générale qui explique tout ce qu’on peut chercher concernant l’ordre et la mesure (…) : cette science se désigne (…) par le nom (…) de Mathématique universelle. »

Petite histoire du mot « science »

 


Les connaissances scientifiques sont des connaissances historiques, déjà au sens où elles progressent. Or il est intéressant de brosser l’histoire du mot « science » dans la mesure où précisément, aux origines grecques de ce concept, il se confond avec celui d’« histoire » ! Il y a bien un terme en grec qui signifie plus précisément la Science au sens de savoir constitué, c’est Épistémè. Mais la science comme nous la comprenons aujourd’hui est moins le savoir que la quête du savoir. D’où l’intérêt du mot “histoire” (historia en grec) qui signifie originellement étude, enquête ou recherche et, dans un second temps seulement, la connaissance qui en résulte. Chez Platon, l’on trouve déjà une opposition entre deux formes de connaissance : l’une relative aux données sensibles, c’est-à-dire aux faits, dont on cherche à connaître les causes dites “prochaines” (les plus proches) : Historia ; l’autre relative aux Idées ou essences qui constituent les causes dites “premières”, c’est-à-dire les causes principales des choses : Théôria. Il est évident que pour Platon la vraie connaissance est celle des Idées (la philosophie théorique), et non pas celle des données sensibles (l’histoire). Mais à ce premier stade le concept de science, très général, contient encore cette dualité. — Cette opposition se retrouvera aux 17è et 18è siècles entre d’une part la connaissance de fait qui dérive de la perception et que la mémoire conserve, et d’autre part la connaissance qui procède par raisonnement. Généralement on appelle la première histoire, et la seconde philosophie. A son tour, l’histoire se divise en histoire naturelle (« histoire des animaux » par ex. = étude ou science des animaux) et en histoire humaine. Donc, ce qu’on appelle “histoire”, à l’âge classique, n’est autre que ce que nous appelons aujourd’hui la “science”. Cette proximité avec le concept d’histoire montre à quel point la science a pour vocation de se pencher sur les faits, pour en rechercher les causes et pour en rendre compte.

dm


L’idéalisme de Platon (l’allégorie de la caverne)

 


Le contexte

Platon est un philosophe grec né en 428 / 427 av. J.-C. et mort en 348 / 347 av. J.-C. à Athènes, principal disciple de Socrate, contemporain de la démocratie athénienne et des « sophistes » (voir plus loin) qu'il critiqua vigoureusement. Il est l’auteur d’une œuvre écrite très importante dont l’influence est considérable jusqu’à nos jours.

L’idéalisme est une doctrine philosophique qui peut recevoir plusieurs définitions et qui peut s’appliquer à de nombreuses théories philosophiques, dont celle de Platon. Au sens courant, être « idéaliste » signifie accorder beaucoup d’importance aux « idées », avoir des « idéaux », et généralement se plaindre du fait que la réalité ordinaire est très éloignée de ces idéaux. On connait l’expression aimer d’un « amour platonique », qui signifie un amour purement sentimental voire intellectuel, et non charnel. Plus précisément, l’idéalisme platonicien affirme la réalité des idées (les « idées » sont les essences des choses, leur définition, et leur vraie réalité) et inversement le peu de réalité des choses sensibles et matérielles. L’idéalisme platonicien soutient que dans la vie ordinaire, d’une part nous sommes illusionnés par les images et les apparences (ce que relaie l’adage bien connu « les apparences sont trompeuses »), qui ne reflètent pas la réalité des choses, d’autre part nous sommes abusés par nos propres opinions individuelles, justement parce qu’elles ne se fondent que sur les apparences et sur un seul point de vue, alors qu’il faudrait utiliser notre raison et notre intellect pour saisir l’essence complexe des choses, c’est-à-dire leur vraie réalité. La vérité est donc ce que recherche continument un philosophe digne de ce nom.

Un enjeu pédagogique et politique. Le passage connu sous le nom « allégorie de la caverne » est extrait du livre VII de l’ouvrage principal de Platon intitulé La République. Ce titre nous donne un aperçu de l’enjeu essentiellement politique de ce texte. Le point de vue de Platon est que la Cité idéale devrait être gouvernée par un Roi Philosophe, un sage éclairé et guidé par le principe du Bien, assisté par des magistrats eux-mêmes savants ; Platon met donc en cause le principe démocratique d’un gouvernement du peuple où il ne voit justement que le règne de l’« opinion » (opinions confuses, contradictoires). Il s’agit donc, pour Platon, de tracer le programme d’une éducation aussi parfaite et aussi poussée que possible dont pourront tirer profit les futurs dirigeants. Fixer les priorités d’ordre métaphysique : ce qui est réel et vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas. Puis fixer les priorités d’ordre épistémologique et éducative : ce que l’on doit connaître et apprendre si l’on veut accéder aux plus hautes fonctions.

Une allégorie en général est une représentation concrète (image, tableau, récit) utilisée pour exprimer une idée abstraite. Cette figuration peut être complexe et se poursuivre sur l’ensemble d’un récit, ou dans un tableau, de telle manière à ce que chaque élément du récit ou du tableau corresponde à un élément du symbolisé, dans un parallélisme constant. On dit « allégorie de la caverne », car Platon a en effet tenté une mise en scène où tous les éléments de l’histoire ont une signification symbolique. Après un premier exposé relativement abstrait (voir plus loin « le paradigme de la ligne ») Platon imagine donc un récit qui se veut davantage dynamique et pédagogique, donc convaincant. Il s’agit du récit d’une ascension relatant le destin d’un être d’exception. Dans l’esprit de Platon, ce personnage pourrait être Socrate…

Descartes : Lettre-préface aux Principes de la philosophie (explication)

 


(Les titres des paragraphes ont été ajoutés pour plus de commodité, ils n’apparaissent pas dans l’ouvrage.)


§ 1 – L’objet de ce livre

L’auteur se réjouit de donner à lire une version en français de son ouvrage, car il pense qu’il sera lu par davantage d’« honnêtes hommes » selon le concept en vigueur au 17è s. Descartes attend beaucoup de ces nouveaux lecteurs car il se méfie des érudits et des philosophes institutionnels.

Prendre conscience (Au-delà de l'illusion)

 


L'expression "prendre conscience" a l’immense intérêt de “dé-substantialiser” presque entièrement la conscience : on n’en fait plus un substrat ou même un état mais un processus, un mouvement, un progrès. On croit généralement qu'on est conscient comme on respire, mais c'est un tort ; on est conscient comme on marche ! La conscience, c'est comme de se tenir droit, cela demande un effort. Un effort, ou plutôt une attention. A quoi ? A la réalité

La fonction des événements

Le problème se pose en ces termes : l’on peut être conscient au sens d'être éveillé, et en même temps avoir besoin d'être réveillé, au sens où l'on pourrait bien vivre dans l'illusion… On pourrait même être conscient de soi mais en même temps être déconnecté de la réalité. Dans ce sens, "prendre conscience" serait une reconnection avec la réalité : comme si, finalement, la conscience vraie était moins un rapport à soi qu'un rapport véridique avec la réalité

De la conscience à la connaissance de soi. Moi empirique et moi transcendantal

 


Commençons, avec Kant, par rappeler le principe à la fois psychologique et moral de la conscience : elle donne à l’homme une identité, elle fait de l’homme une personne (la distinction radicale d’avec l’animal, faite ci-dessous, devrait sans aucun doute être amendée aujourd’hui !) : « Le fait que l'homme puisse avoir le Je dans sa représentation, l'élève infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. Par-là, il est une personne et, grâce à l'unité de la conscience dans tous les changements qui peuvent lui arriver, il est une seule et même personne, c'est-à-dire un être entièrement différent, par le rang et la dignité, de choses telles que les animaux sans raison, dont on peut disposer à sa guise; et ceci, même lorsqu'il ne peut pas encore dire le Je, car il l'a cependant dans sa pensée; ainsi toutes les langues, lorsqu'elles parlent à la première personne, doivent penser le Je, même si elles n'expriment pas cette relation au Moi par un mot particulier. Car cette faculté (de penser) est l'entendement. » (Anthropologie du point de vue pragmatique)

Même lorsqu'il ne peut pas encore dire le Je » : Kant ici fait allusion au petit enfant qui, même s’il n’est pas totalement conscient de son individualité, n’en est pas moins une personne et un être humain à part entière.

Mais surtout grâce à Kant nous allons pouvoir préciser : 1) ce qui peut être appelé « conscience », 2) comment celle-ci peut « connaître » quelque chose en général, 3) et partant comment je peux connaître quelque chose de « moi-même ». En effet, pour connaître il ne suffit pas de « se représenter » les choses, il faut pouvoir y parvenir de manière objective, c’est-à-dire qu’il faut d’un côté un sujet, et d’un autre côté, il faut se donner un objet précis à connaître : or comment la conscience peut-elle se trouver en position d’« objet » pour elle-même ? Justement en distinguant deux formes de conscience ou de « moi ».

La conscience est-elle une connaissance de soi ? (Problématique)

La conscience est un thème majeur de la philosophie, sans doute parce que cette dernière se définit elle-même comme une sorte de “conscience supérieure” ou de « conscience critique », un redoublement de la pensée ordinaire se voulant « réflexion ».

Voici une définition des plus classiques, celle d'André Lalande dans son Dictionnaire de la langue philosophique : « La conscience est la connaissance plus ou moins claire qu’un sujet possède de ses états, de ses pensées et de lui-même. » Cette définition admet d’emblée que la conscience est une forme de connaissance, une connaissance de soi. Analysons chacun des termes. « Sujet » : au sens logique, « chose » (thème) dont on parle et à laquelle on attribue » des qualités ; au sens psychologique et moral, cela désigne l’être humain comme individu auquel on attribue des qualités : ici, le fait de posséder la conscience. « Etats » fait référence aux états psychologiques, nécessairement variés et changeants, d'un sujet. Les « pensée » apparaissent comme le contenu principal de la conscience. « Lui-même » renvoie à la notion l'identité : le « moi » perçu comme étant le même dans le temps, malgré les changements. La « connaissance » désigne, a priori, le savoir d’un sujet (une machine n’est pas censée connaître, même si elle calcule et traite des informations), donc la citation exprime finalement qu’un sujet dispose d’un savoir sur lui-même nommé précisément « conscience ».

Le sujet de la connaissance. Trois références

 


Descartes

A la suite de Montaigne, Descartes est un humaniste puisqu’il s’appuie sur la stabilité de l'"humaine nature" pour dégager le caractère premier et inaltérable de la pensée. Mais sa démarche, son point de départ est résolument solipsiste. Je pense, “cogito” constitue la première vérité, à partir de laquelle sera déduite toutes les autres, qu’elles soient métaphysiques, comme l’affirmation de l’existence de Dieu, ou scientifiques dans la connaissance réglée de la nature. La preuve (et l'épreuve) de mon existence s'effectue directement à partir du Je : “je pense donc je suis”, “cogito ergo sum”. Se penser soi-même, comme existant, c’est ce qu’on appellera plus tard la “conscience de soi”.

Or ce Je, ce sujet, Descartes n'hésite pas à le définir comme une “chose qui pense”. Et il écrit : “Il est certain que la pensée ne peut pas être sans une chose qui pense, et en général aucun accident ou aucun acte ne peut être sans une substance de laquelle il soit l’acte”. Voila qui semble nous ramener à une conception substantialiste du sujet ! Il y aurait donc une "chose" pensante (res cogitans), cette chose ayant simplement la particularité d’être “spirituelle” ? On pourrait certes y retrouver le thème de l'âme immortelle, essentiellement théologique. Mais là n'est pas l'essentiel. Dans le “cogito”, éclate la subjectivité proprement dite, au sens moderne : c’est que le sujet qui pense est le seul à se sentir et à se connaître comme "lui-même", le seul capable de dire “Je”, “ego”, “ego sum”. A partir de là le sujet est gros d'expériences en première personne, probantes, communicables, universalisables, et toute la "modernité" (moralistes, poètes, philosophes...) de s"engouffrer dans cette brèche. Certes la voie de l'intériorité était ouverte depuis longtemps avec des auteurs comme Marc-Aurèle, Saint Augustin, Montaigne, les poètes de La Pléiade, etc., mais Descartes affirme - définitivement - le Je avec toute l'autorité de la raison, de l'évidence logique, de façon à la fois rigoureuse et épurée.

Est-il sage de chercher à se connaître ?

 


Le simple fait d'être conscients semble nous apporter la certitude de nous connaître "nous-mêmes". Pourtant, c'est un sentiment de frustration qui prédomine, et on ne résiste pas au désir d'"approfondir le sujet"… A propos du mot "sagesse" : 1) Dès l’origine ce terme désigne une connaissance, ne serait-ce qu’empirique ou « expérimentale » des choses. 2) On peut aussi le comprendre au sens de « prudence », comme ce qui nous tient éloigné d’un danger. 3) Mais son sens plein est celui de connaissance intellectuelle, non pas scientifique mais réflexive, c’est-à-dire philosophique. Donc : est-il sage de chercher à se connaître ? Se connaître : 1) Ce n’est pas le savoir abstrait ou objectif, mais subjectivement (« se ») la conscience de soi. 2) Cependant on peut admettre que pour se connaître, il faut cerner des aspects objectifs de nous-mêmes, et pour cela passer par autrui. 3) Socrate a donné à la connaissance de soi son sens pleinement philosophique : il s’agit d’abord de prendre conscience de la vérité. Enfin, la question n’est pas « est-il sage de se connaître ? » mais de « chercher à » : on demande donc si cette recherche est bien sage. Nuance !     

Chercher à se connaître, à prendre conscience de soi, n'est-il pas "naturel" et inévitable de la part d'un être pensant ? Être conscient, ou avoir conscience, est-ce connaître ? La conscience est la caractéristique première de la pensée : si je pense, je suis conscient, et si je suis conscient, je cherche toujours plus à prendre conscience de moi. Cette prise de conscience prend des formes diverses, à la fois corporelles, imaginaires et rationnelles. Descartes montre qu’en partant du doute radical, on peut se connaître comme « chose pensante ». Il semble donc acquis que la conscience fait de nous des êtres auto-connaissants. Dès lors, on ne voit pas comment on pourrait définir autrement la sagesse, sinon comme une connaissance de soi… La conscience de soi est immédiatement une connaissance : non parce que je pourrais prétendre connaître mon « être », mais une connaissance sous forme d’expérience est toujours possible : j’ai une mémoire, un caractère que je connais plus ou moins, des émotions qui n’appartiennent qu’à moi, et de ce point de vue, nul n’est mieux placé que moi pour me connaître. Par exemple l’« écriture » (poétique ou romanesque) peut être conçue comme une quête – certes toujours inachevée – de soi-même. D’ailleurs il s’agit plutôt d’une reconnaissance : la conscience n’est pas pure intériorité, à la connaissance théorique s’ajoute l’activité pratique. La conscience de soi n’est pas donnée, elle s’acquiert dynamiquement et concrètement, pour se confondre finalement avec l'existence. A partir de là, ne pas chercher à se connaître serait une attitude suicidaire ! « Il [l'homme] y parvient en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité » (Hegel). 

Cependant, on peut se demander si cette connaissance de soi n'est pas une illusion ? Est-elle vraiment efficace, et n’est-elle pas finalement une perte de temps ? On peut facilement montrer que la connaissance de soi est un leurre, une confusion entre la faculté réflexive de la conscience et sa capacité d’auto-objectivation. L’introspection ne repose sur aucun fondement : on ne peut pas en même temps passer dans la rue et se regarder passer… Auguste Comte, fondateur du « positivisme » défend le point de vue sociologique contre la psychologie. Chercher à se connaître semble donc une entreprise vaine, puisqu’il faut pour cela accepter d’être dépossédé de soi-même, et se confier à d'autres. Alors à quoi bon ? Bien sûr on peut « chercher » à se connaître à condition qu’on ne prétende pas y arriver tout seul. La psychologie, les différentes sortes de psychothérapie se fixent bien cet objectif, mais en aucun cas on ne peut y parvenir seul. Cette démarche n'est absolument pas autonome. En outre on ne parvient qu'à une connaissance de soi très partielle. La psychanalyse freudienne propose ce genre de "connaissance de soi". Mais certains y voient une aliénation redoutable, une tâche infinie : perte de temps et perte d’argent ? N'y-t-il pas même un risque d'aliénation ? Ne va-t-on pas gâcher sa vie en essayant de se connaître, au lieu de jouir de la vie ? Allons-nous passer notre existence à nous poser de vaines questions – soit trop personnelles, soit trop générales, dans tous les cas insolubles?                 

Sommes-nous dans une impasse ? Comment se contenter des fausses certitudes de la conscience immédiate d’un côté, de l’ignorance bienheureuse (ou malheureuse) de l’autre ? Concentrons-nous sur la démarche (la "quête") plutôt que sur le but à atteindre. Il faut d’abord rappeler la vraie signification de la sagesse qui, selon Socrate, consiste effectivement à se connaître soi-même. Mais cela ne signifie pas connaître son « moi » psychologique et sa "personnalité". La formule signifie avant tout qu’il faut prendre conscience de la vérité au-delà de l’opinion. Socrate n’était pas psychologue mais « dialecticien » ou « accoucheur des âmes » selon sa propre formule. Ainsi il est possible de concilier l’exigence de la connaissance de soi et le désir non moins légitime de « jouir de la vie » ou tout simplement de « vivre en paix » : il s’agit d’éradiquer l’erreur, de combattre les illusions, y compris celles que nous entretenons sur nous-mêmes. L’important n’est donc pas tant de se connaître que de bien chercher à se connaître : n’oublions pas que la philosophie, étymologiquement, est l’amour de la sagesse, tandis que les dieux qui sont sages (si l’on peut dire…) ne philosophent pas. On est bien sage (au sens philosophique), tant qu’on cherche ! Pascal faisait le même raisonnement à propos de la pensée : la morale ne réside dans telle ou telle pensée, mais dans le fait de bien penser, ce qui est le fruit d'une volonté, d'un travail, d'une recherche. « Chercher à se connaître » (en insistant sur chercher, donc) peut prendre désormais un sens plus large et évidemment acceptable : il s’agit de connaître, non pas ce que l’on est (Descartes), non pas la vérité absolue (Hegel), mais au contraire tout ce qui nous empêche ordinairement de vivre en désirant, en cherchant, et en apprenant.

Nous avons par-là même esquissé une solution au problème inverse : peut-on savoir ce qui est sage ? Nous sommes partis du principe que la connaissance de soi découlait de la conscience, mais nous avons dû reconnaître que celle-ci, malgré ses efforts, n’était pas toujours bonne conseillère. L’important est de ne pas confondre la sagesse comme recherche de la vérité, avec la croyance en une vérité absolue, ou au contraire avec sa négation radicale (dogmatisme / scepticisme). La sagesse consiste bien à chercher à se connaître, au sens où rester éveillé, « prendre conscience » est une tâche permanente. Cela ne signifie pas que nous nous connaissons-nous même – ce qui est impossible et d’ailleurs n’offre que peu d’intérêt.

dm


L’objet de la connaissance philosophique

 


Le désir de savoir et la connaissance désintéressée (Aristote)

« Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’univers. (...) Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu’ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous les arts qui s’appliquent aux nécessités, et ceux qui s’intéressent au bien-être et à l’agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n’avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est à elle-même sa propre fin.»