Faut-il dire la vérité ? Une question d'éthique

 


La source religieuse de ce problème moral

Le mensonge est bien souvent considéré comme la faute morale par excellence et la religion fait état d’une « sainte horreur du mensonge »… Pourquoi ? Il faut se rappeler ici que la religion judéo-chrétienne se fonde sur la croyance en une parole vraie, pas seulement la croyance en l’existence de Dieu, mais la foi en un Dieu qui se manifeste en parlant, pour énoncer une Loi juste. Ce n’est pas un Dieu auquel il faudrait obéir parce qu’il serait terrifiant, vengeur, sanguinaire comme dans le paganisme. Mais plutôt parce qu’il dit la vérité. Moïse croit en Dieu parce qu’il croit Dieu, il croit en la véracité de sa parole, parce qu’il sait qu’il ne ment pas ; et le peuple de Moïse croit ce dernier pour les mêmes raisons ; et les disciples de Jésus croient en celui-ci parce qu’ils croient en sa parole. Bref, le rapport de la religion avec la vérité relève bien d’un « dire-vrai » ; la religion se veut d’emblée et essentiellement « morale ». Et c’est pourquoi le pire des péchés est le mensonge (même si le 1er commandement demande de « ne pas tuer », implicitement il faut bien d’abord respecter la parole qui commande de ne pas tuer…). Il faut se rappeler de cette source religieuse du problème pour comprendre l’attitude rigoriste et intransigeante de certains philosophes, comme Kant, qui sans s’inspirer directement de la religion arrivent à la même conclusion.


L’honnêteté, forme morale de la vérité

Il y a une éthique de la vérité au sens où l’éthique également, et pas seulement la connaissance, se fonde sur la vérité. Ici nous ne distinguerons pas l’éthique et la morale, même si celle-ci désigne plus souvent un ensemble de valeurs ou de règles (mœurs) communément admises. Par ailleurs le terme de « moralité » renvoie davantage à la vertu personnelle et au sens même du devoir de chacun, tout comme l’éthique.

D’un point de vue éthique ou moral donc, la vérité n’est pas un but, l’objet d’une quête, mais une conscience claire, un guide pour chacune de nos décisions, chacun de nos actes, chacune de nos paroles. La vérité intervient en morale et dans l’éthique par rapport à notre propre conscience, nos propres jugements, et par rapport à nos actes. Il n’y a pas d’objectivité en matière d’éthique, mais un devoir d’honnêteté – au-delà même de la sincérité. 

Son contraire est le mensonge (dire délibérément quelque chose de faux) et la mauvaise foi (dire quelque chose de faux en se persuadant que c’est vrai = se mentir à soi-même). A l’inverse l’honnêteté est l’accord entre nos pensées, nos paroles, et nos actes. (En un sens plus formel, elle désigne aussi le respect d’une règle que l’on se donne ou qui nous est imposée.)


« Dire la vérité », une question d’éthique

La vérité-honnêteté se mesure en conscience, mais elle est surtout la propriété (on parle alors de « véracité ») d’une parole ou d’un discours dans la mesure où ceux-ci peuvent avoir des conséquences. L’enjeu éthique de la vérité se résume donc bien dans cette question : qu’est-ce que dire la vérité ? et plus spécifiquement d’un point de vue moral impliquant autrui : faut-il (y-a-t-il un devoir de) toujours dire la vérité, toute la vérité ?

La vérité possède un sens formel (la cohérence du discours) et un sens matériel (la conformité avec le réel). Mais les deux sont liés, spécialement quand il s’agit d’être sincère, honnête, bref de ne pas mentir : je dis la vérité quand mon discours est cohérent parce que conforme à la réalité ! C’est du moins ce qu’autrui attend de moi quand je m’adresse à lui. Il est clair que l’expression « dire la vérité » sous-entend qu’on s’adresse à autrui. Le problème prend donc immédiatement une tournure éthique ou morale : quand il s’agit de parler et de communiquer, le respect pour la vérité est inséparable du respect pour autrui. Le devoir est ainsi au cœur du problème (« faut-il »). Quelle va être la priorité de mon devoir : la vérité absolue et sans condition, le bien et l’intérêt d’autrui, ou les deux réunis ? Dire la vérité, est-ce toujours « bon » pour moi-même et pour autrui ? Pourquoi faudrait-il toujours dire la vérité, toute la vérité ? Ne dit-on pas, au contraire, que « toute vérité n’est pas bonne à dire » ? 


Faut-il toujours dire la vérité, toute la vérité ?

Deux mots permettent de préciser le problème : « toujours » et « toute ». « Toujours » indique le caractère inconditionnel et universel d’une action (quelques soient les circonstances, de temps et de lieux, etc.). « Toute » renvoie à la totalité et, d'une certaine façon, à l’idée d’absolu. Dire toujours la vérité, ou dire toute la vérité, est-ce la même chose ? Peut-on séparer, ou du moins distinguer les deux obligations, comme le suggère l’articulation de la phrase marquée par la virgule ?

1) Il faut toujours dire la vérité… quand elle est due. Selon Kant, en aucune circonstance mentir ne peut être moral : il m'est bien possible de vouloir mentir pour mon propre compte, mais il m'est impossible de vouloir une loi universelle qui commanderait de mentir. Selon une telle loi, le sens même des mots et des promesses serait anéanti, et il ne serait plus possible de tirer profit d'un mensonge, ni même à proprement parler de mentir : je ne peux tirer profit de mon mensonge qu’à la condition d'escompter qu'autrui ne mente pas. De plus il s’agirait d’une faute à l’égard de l’humanité tout entière, dont le respect exige aussi que chacun respecte sa propre parole.

Simplement, l’universalité du principe n’implique pas son application automatique, irréfléchie ou insensible. L’on ne saurait se régler sur des principes abstraits inapplicables, ou dont l’application aurait des conséquences désastreuses, peut-être même contraires à la moralité. N’oublions pas que la vérité est le produit d’un jugement qui reste humain par définition, et surtout circonstanciel. D’autre part, se taire n’équivaut pas à mentir lorsqu’on ne nous demande rien. Le mensonge « suppose qu’au moins implicitement on a promis de dire la vérité » dit Alain. La vérité n’est à dire que dans la mesure où elle est attendue, et comme le précise Benjamin Constant il ne saurait y avoir de devoir (de dire la vérité) que s’il existe un droit correspondant (de la connaître), ce qui dépend des cas et des situations, lesquels peuvent être très variés. Il ne faut donc pas confondre « mensonge par omission » (lorsque que l’on doit témoigner en Justice par exemple) et discrétion, lorsqu’on ne veut se mêler des affaires d’autrui…

2) … Mais pas toujours toute. D’abord parce que c’est impossible. Prétendre dire toute la vérité suppose qu’on la connaisse toute, et pour cela il faudrait être omniscient. Il n’y a pas de vérité absolue, rappelons que toute vérité est humaine, donc partielle. Ensuite parce que cela ne serait peut-être pas charitable. Si je dois sans doute avouer mon infidélité – si mon épouse m’interroge à ce propos – est-il vraiment nécessaire d’en relater tous les détails, même si on me les demande ? Ne serait-ce pas faire preuve d’indiscrétion et de cruauté (envers ma maîtresse comme envers mon épouse) et ne serait-ce pas finalement immoral ?

De plus il faut choisir la bonne manière et le bon moment. Il n’y pas que les « principes », l’opportunité est un critère de moralité à part entière. Choisir le bon moment, présenter une vérité par paliers est une conduite morale et respectueuse d’autrui. Le sens du devoir, c’est avant tout le respect pour autrui, et non le respect pour la vérité en soi ! Il y a effectivement des vérités qui choquent, qui blessent, voire qui tuent. La manière de dire – la bienveillance : dire en éviter de blesser - est également à prendre en compte d’un point de vue moral. 

Ce n’est pas la vérité en elle-même et en théorie, c’est le jugement (le choix opportun) en pratique qui est moral. L’honnêteté n’est pas synonyme d’intransigeance, mais plutôt un mélange de sincérité (vis-à-vis de soi-même), de générosité (vis-à-vis d’autrui) et d’exactitude (vis-à-vis des faits). Donc notre solution au problème morale est la suivante : il faut toujours dire la vérité (en principe) mais pas toujours-toute ni n’importe comment (en pratique).


Conclusions

Sous ces conditions, il y a donc bien un devoir de dire, et même plus généralement de chercher à connaître la vérité. La vérité est humaine - comme l’erreur et le mensonge – ce qui ne veut pas dire qu’elle n’existe pas. Nous ne pouvons pas confondre la vie sociale et le monde ordinaire avec une fiction où la vérité serait purement optionnelle. S’interroger sur la réalité et l’illusion, c’est le propre de la conscience humaine : la conscience est un point de vue sur le monde qui réclame toujours une confirmation

Éthiquement, la vérité est exigible car une vie malhonnête n’a pas de sens, car il n’y a pas de lien social basé sur le mensonge. Vivant en commun, nous avons besoin d’établir les conditions d’un monde objectif fondé d’une part sur la logique du discours, empreint de cohérence et d’honnêteté, et d’autre part sur la reconnaissance de faits réputés vrais et objectifs. Pour établir ces vérités objectives, au-delà de l’expérience commune qui apporte déjà un certain nombre de certitudes, nous faisons généralement confiance à la raison et à la science. Lorsque celles-ci ne suffisent pas, ou se trouvent en défaut, il est d'usage, chez les humains, de recourir à un autre type d'adhésion et en même temps de lien social : la foi...

dm