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Suis-je mon corps ?

 

Anthropométrie (ANT 84), Yves Klein, 1960


Définition basique du « corps » : unité biologique définissant un être vivant. Il possède une certaine objectivité (objet de regard, objet d'études, etc.), mais en tant que vivant il possède une sensibilité et même une subjectivité. Mais parler de « mon corps » introduit l’idée de possession, et c’est bien ce terme qui d'emblée indique un problème, car il réduit le corps à un « avoir » alors même que l’on demande si l’on peut « être » ce corps ! Quant au mot « être », il est ici utilisé comme simple copule et exprime une identité logique (je = mon corps, comme 2+2 = 4) : nous nous heurtons cependant au fait que le corps n’est pas un objet mathématique mais une réalité vivante et changeante. De fait, d’emblée, la formule « je suis mon corps » sonne de façon trop abrupte et trop radicale, puisqu'elle fait apparaître une collusion entre l’être et l’avoir : comment pourrais-je « être » réduit à l’une de mes « possessions », même considérée comme essentielle ? Comment un propriétaire pourrait-il se définir par sa propriété ? et surtout ne pas être distinct de celle-ci ?

Si l’on entend par « être » l’essence d’une chose, ce qu’elle est « vraiment », ce qui la définit, alors nous verrons s’opposer classiquement les rationalistes et les idéalistes d’un côté, qui affirment que l’âme est la principale cause et la réalité essentielle, les sensualistes et les matérialistes de l’autre, qui affirment que toute existence est déterminée par le corps. Selon la première théorie il faudrait définir le corps comme un objet matériel (sensible certes), qui serait en quelque sorte la possession de l’âme (vrai « sujet », vrai « moi »), qui ferait peut-être partie de moi mais sans être vraiment moi. La thèse matérialiste, qui tient à l'inverse la conscience pour dérivée et secondaire, affirmant que je suis d'abord et surtout un corps, essentiellement un corps, est-elle à son tour soutenable ? D’où viendrait ce sentiment d’appartenance, d’identité, en partant seulement du corps ? Mais si l’on entend par « être » l’existence dans tous ses aspects et ses changements, c’est encore différent, car le corps pourrait se définir entièrement et de façon multiple, non plus comme possession de l’âme (1ère hypothèse), ni même inversement comme cause matérielle de cette âme (2è hypothèse), mais plutôt comme « rapport au monde » (le corps défini par sa dualité avec le monde et non par sa dualité avec l’âme), et par-là même indissociablement comme sujet et objet… Si le corps n’est pas purement physique ou matériel, mais vivant, nous n’avons plus besoin de la dualité âme-corps, la « vie » étant suffisamment large pour accueillir l’être ! Nous devrons définir un concept de « vie » proche de celui d’« existence ». Dans ce cas je pourrais « être » effectivement, uniquement et entièrement un corps – mais pas exactement « mon » corps ! Cela resterait paradoxal, si ce corps était simplement moi ! 

Berkeley, La Nature des êtres sensibles

 


« Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est que tout le monde accordera. Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées ou combinées ensemble (c'est-à-dire quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans l'esprit de quelqu'un qui les perçoit. Je pense qu'une connaissance intuitive de cela peut être obtenue par quiconque prête attention à ce qu'on entend par le mot exister quand il s'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe : c'est-à-dire je la vois, je la sens ; et si j'étais hors de mon cabinet je dirais qu'elle existe, entendant par-là que si j'étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelque autre intelligence la perçoit effectivement. Il y avait une odeur, c'est-à-dire : elle était sentie ; il y avait un son: c'est-à-dire, il était entendu; une couleur ou une figure: elle était perçue par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux comprendre par ces expressions et autres semblables. Car, quant à ce qu'on dit de l'existence absolue des choses non pensantes, sans aucune relation avec le fait qu'elles sont perçues, cela semble parfaitement inintelligible. Leur esse [= "être" en latin] est percipi [= "être perçu"], et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence en dehors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent. » (Berkeley, Principes de la connaissance humaine, 1710)

 

Que veut dire exister pour une chose sensible ? Qu’entend-on « par le verbe "exister" lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles » demande précisément Berkeley ?. Les choses existent-elles par elles-mêmes indépendamment de nos perceptions ?

Pour l'auteur, exister c’est être perçu (« l’esse de ces choses-là, c’est leur percipi »). La thèse adverse est celle de Descartes portant sur l’existence absolue de la substance étendue (les corps, ou dans le langage de Berkeley, les « choses non-pensantes »).

Berkeley ne remet pas en question l’existence des corps, il dit simplement que leur existence étant relative à l’esprit qui perçoit, nous ne pouvons avoir à leur propos aucune certitude. Dans ce texte Berkeley commence par poser le problème qu’il va examiner. L’existence de l’esprit est une évidence. Mais que veut dire exister pour les choses sensibles ou les corps ? Puis il expose le problème à l’aide d’exemples. Il affirme qu'on ne peut connaître l’existence d’une chose que par la perception. Il en conclut même qu'exister, pour une chose sensible, c’est être perçu. Rien de plus.

« Je pense donc je suis »

 


À juste titre, l’on ramène souvent la conscience au phénomène de la pensée prise au sens le plus large. Par exemple pour Descartes (qui n’emploie pas directement le mot « conscience », sinon conscientia au sens moral) , toute pensée implique la conscience d’elle-même. Pour autant toute pensée n’est pas connaissance, car en bonne doctrine cartésienne la connaissance requiert la vérité et l’évidence. Descartes écrit néanmoins : “Par le nom de pensée j’entends ce qui est tellement en nous que nous en avons immédiatement connaissance” (Principes de la philosophie). Ce qu'il exprime par là est plutôt le caractère "réflexif" de la pensée car, contrairement à la simple perception externe (nous ne pouvons pas nous voir en train de voir), dès que nous pensons à quelque chose, immédiatement, nous savons que nous le pensons… Locke écrivait aussi : “Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons” . Pour Descartes également, toute pensée est consciente, et toute conscience n’est faite que de pensée.