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La violence : définition d'un concept

 


1) Violence et subjectivité

a) La violence est-elle dans la nature ? La nature est-elle violente, et si oui, qu’est-ce qui est proprement violent en elle ? Pas la mort en elle-même, omniprésente, ou le processus de dégradation qui la précède puisque ce processus n’est qu’une des deux faces d’un même phénomène inhérent à la vie : le cycle de la génération/dégénération, croissance/décroissance. — Le déchaînement des éléments (orages, cataclysmes, etc.) ? Le comportement prédateur de certains animaux : le spectacle de deux fauves s’entretuant pour la possession d’un quartier de viande est-il violent ? — Si oui, il l’est comme spectacle seulement, c’est-à-dire du point de vue de l’homme. Est seulement violent ce qui, dans le spectateur, répond émotionnellement à cette manifestation – en soi parfaitement neutre — de force. 

Georges Bataille : une double négation

 


« Je pose en principe un fait peu contestable : que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apportait pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations, que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme. » (Georges Bataille, L’érotisme)


Une double négation. La négation du donné naturel extérieur s'effectue par la technique et par le travail, générateurs d'un « monde humain ». La négation de l'animalité de l'homme s'effectue par l'éducation. Ce processus est « parallèle » au premier. On remarque les termes « négatifs » : "nier", « refuser ». Le lien entre les deux négations est essentiel, il caractérise l'être humain. L'articulation se fait par "il est nécessaire encore" : l'auteur nous présente ceci comme une évidence logique. Le point commun entre ces deux négations égales, c'est l'homme ("tant qu'il y a homme"). Globalement, de la première à la dernière ligne, le texte se présente bien comme une définition de l'homme en tant qu'être de culture négateur de la nature.

Nature et culture, culture et civilisation

 


A) Approches et définitions de la culture

 

1) Étymologie

Le mot "culture" vient du verbe latin "colere" qui signifie d’abord "cultiver son champ" ou plus généralement le lieu que l'on habite. Le mot "colture" est pour sa part attesté en 1150. A l'origine il s'agit donc d'un travail de transformation et de valorisation, qui implique de s'approprier un lieu et de le protéger, ainsi que le mode de vie qui s'y rattache. D'où, enfin, l'idée d'honorer, vénérer, comprise dans le noyau même du mot culture : "culte". Toujours la notion de culture gardera cette signification première de "racines", d'appartenance à un lieu, un territoire, et par extension, à des valeurs. L'étymologie noue, dès l'origine du mot, un élément de fait ou "immanent" (habiter un lieu, un pays) et un élément de valeur ou "transcendant" (transformer et honorer ce lieu). La valeur ou la valorisation, l'enrichissement et le perfectionnement sont le propre de la Culture en général.

C'est également ainsi qu'il faut entendre le verbe "se cultiver" appliqué à l'individu : se cultiver revient à se valoriser, s'améliorer, par l'instruction, l'éducation, la transmission des arts et des savoirs.

Jean-Jacques Rousseau : le désir naturel de savoir

 


« Le même instinct anime les diverses facultés de l'homme. À l'activité du corps qui cherche à se développer, succède l'activité de l'esprit, qui cherche à s'instruire. D'abord les enfants ne sont que remuants, ensuite ils sont curieux ; et cette curiosité bien dirigée est le mobile de l'âge où nous voilà parvenus. Distinguons toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l'opinion. Il est une ardeur du savoir qui n'est fondée que sur le désir d'être estimé savant ; il en est une autre qui naît d'une curiosité naturelle à l'homme pour tout ce qui peut l'intéresser de près ou de loin. Le désir inné du bien-être et l'impossibilité de contenter pleinement ce désir lui font rechercher sans cesse de nouveaux moyens d'y contribuer. Tel est le premier principe de la curiosité ; principe naturel au cœur humain, mais dont le développement ne se fait qu'en proportion de nos passions et de nos lumières. Supposez un philosophe relégué dans une île déserte avec des instruments et des livres, sûr d'y passer seul le reste de ses jours ; il ne s'embarrassera plus guère du système du monde, des lois de l'attraction, du calcul différentiel : il n'ouvrira peut-être de sa vie un seul livre, mais jamais il ne s'abstiendra de visiter son île jusqu'au dernier recoin. Quelque grande qu'elle puisse être. Rejetons donc encore de nos premières études les connaissances dont le goût n'est point naturel à l'homme, et bornons-nous à celles que l'instinct nous porte à chercher. » (Rousseau, Émile ou de l’éducation)

 

La thèse de Rousseau est que l'éducation doit stimuler et développer la curiosité naturelle de l'homme, au lieu d'égarer celui-ci vers des connaissances inutiles ou prématurées. D'abord toutes nos facultés sont motivées par un même instinct, un désir de savoir qui ne fait que croître avec l'âge. Mais il faut distinguer le désir de savoir naturel, guidé par l'instinct, et une soif de connaissance guidée par l'opinion, qui s'apparente à l'orgueil. Le principe de la curiosité est celui du désir toujours insatisfait, qui nous pousse à connaître toujours plus, alimenté par nos passions et nos lumières. Mais l'éducation doit s'effectuer par ordre, en s'inspirant d'abord de l'instinct naturel. Par exemple, un philosophe isolé sur une île déserte commencera toujours par chercher les connaissances les plus utiles et les plus concrètes, ne serait-ce que pour assurer sa survie. 

Deux mythes philosophiques : la “nature humaine” et l’”état de nature”

 

"Le rêve" du Douanier Henri Rousseau, 1910


1) Le problème de la "Nature humaine"

 

L'expression "nature humaine" ne désigne pas l'homme à l'"état naturel" ou l'aspect "naturel" de l'homme au sens physique et biologique, en l'occurrence le corps humain et d'éventuelles survivances animales. Au sens philosophique, la nature humaine équivaut à l'essence de l'homme, ce qui définit essentiellement un homme, ce qui ne peut lui être retiré sans qu'il perde immédiatement son humanité. On voit bien que cette caractéristique ne correspond pas à la part physique ou animale de l'homme. Selon la plupart des philosophes il s'agit plutôt, paradoxalement, de ce qui ne trouve nulle part ailleurs dans la nature, soit l'intelligence ou la raison. Mais justement cette discrimination est-elle fondée ?

Définitions et représentations de la Nature

 


1) Définitions de la Nature

 

Évoquons mais relativisons d'emblée la représentation naïve et immédiate de la nature comme "paysage", "campagne", "végétation"… La vie, le vivant, l’environnement en général… La nature extérieure. C’est bien sûr ce que l’on vise d’abord en disant qu’on “aime la nature”. Mais lorsque l’on parle de quelqu’un de “nature” ou de “naturel” on évoque alors sa simplicité, son authenticité. Ou encore lorsque l’on évoque la “nature complexe” d’un caractère, ou la “nature profonde” d’une chose, c’est plutôt l’essence de cette chose que l’on vise, les caractéristiques propres qui définissent un être. Donc nous distinguerons schématiquement deux usages du mot nature : d’abord “la nature en général” (la réalité du vivant), ensuite “la nature propre d’une chose” (une façon d’appliquer à toute chose cette idée de nature). Il est donc clair que si la nature est une réalité, pour la philosophie elle est avant tout une Idée, à formuler et à préciser.

Vouloir retourner à une vie naturelle a-t-il un sens pour l’Homme ?

 

Thomas Cole - "Expulsion from the Garden of Eden", 1828


On parle souvent d’un « retour » à la nature, comme si l’on s’était éloigné de la nature, comme si l’on présupposait que la nature a été « perdue » ou souillée avec la civilisation moderne. Mais vouloir retourner à une vie naturelle a-t-il un sens pour l’Homme ? 

Par « vie naturelle » on entend d’abord vivre « dans » la nature. La Nature, c’est l’ensemble des choses qui existent indépendamment de l’homme ; mais l’on parle aussi d’une « nature des choses », en signifiant par là ce qui les caractérise essentiellement. De sorte que « vie naturelle » peut aussi s’entendre de deux manières : d’abord cela évoque la vie « sauvage » ou la vie « dans » la nature, mais aussi cela signifie une vie plus essentielle, plus pure, plus simple, peut-être plus libre… De la même manière, il ne faut peut-être pas prendre le verbe « retourner » au pied de la lettre ; au figuré, on « revient » à quelque chose lorsque l’on s’y intéresse à nouveau, lorsque cette chose redevient une valeur ou un bien, bref lorsque nous décidons de lui redonner un sens.

Le problème est donc de savoir si la nature est pour nous "dépassée", niée par la Culture, ou si à l'inverse elle peut à nouveau servir de référence, si elle a une valeur suffisante dans l’existence de l’homme civilisée. 

Celui-ci peut-il continuer à ignorer la nature, c’est-à-dire son environnement, et prétendre la dominer ? Inversement, est-il bien raisonnable de prétendre « revenir » à un « état de nature » qui n’a peut-être jamais existé pour l’homme, en tant qu’être essentiellement culturel ? Cependant, après avoir éliminé les solutions de facilité, il restera à montrer que le « retour à la vie naturelle », loin d’être une utopie négative, prend aujourd’hui la forme d’une préoccupation très sérieuse : rien moins qu’un « retour » au respect de la nature.

L’homme et la nature : du contrat social au contrat naturel

 


En 1762 le philosophe et écrivain français Jean-Jacques Rousseau publiait un ouvrage intitulé Du contrat social ou Principes du droit politique. Ce livre a profondément influencé notre conception moderne de la démocratie et la république. L’idée-force est qu’aucune puissance héritée (noblesse) ou naturelle (force) ne peut légitimer l’exercice du pouvoir politique. Celui-ci est au service du Peuple, seul vrai souverain, en vertu d’une sorte de pacte ou « contrat » (implicite) par lequel chaque individu accepte de s’associer aux autres dans le respect de la liberté de tous. Ce qui implique, pour chacun, le respect de la loi (par devoir) et non plus l’obéissance au plus fort (par crainte) : ainsi passe-t-on de l’« état de nature » à l’« état civil ». Mais Jean-Jacques Rousseau est connu également pour son amour de la nature et pour ses spéculations sur l’ « état naturel » (origines) de l’humanité, justement, un état plutôt bienheureux que nous avons pourtant dû quitter par nécessité, nous engageant alors dans la civilisation et le soi-disant « progrès », non sans avoir perdu en chemin quelques-unes de nos qualités naturelles. Pour J.-J. Rousseau l’homme socialisé et civilisé est bien un être « dénaturé », mais il est trop tard pour revenir en arrière.

Est-il naturel de travailler ?

 


La société nous demande de « gagner notre vie » à la « sueur de notre front », c’est-à-dire de travailler. Pour un peu, elle nous présenterait le travail, pénible et contraignant, comme "naturel". Quel paradoxe ! Est-il vraiment naturel de travail ?

La nature est "l'ensemble des choses en tant que gouvernées par des lois universelles" (Kant). Le mot désigne aussi ce qui est inné ou spontanée, et enfin la définition propre d’une chose. De sorte que « naturel » balance entre ce qui provient de la nature (extérieure) et ce qui semble “normal “.

Il faut distinguer le travail qui définit l’activité humaine essentielle, soit l’effort pour transformer et utiliser autrement le donné naturel, et le « monde du travail » comme ensemble de rapports sociaux et économiques. Dans tous les cas, le travail semble appartenir davantage à la « culture » qu’à la nature. 

On se demande s’il est possible d’attribuer au travail un caractère naturel. La brièveté même de la question fait porter l’essentiel du problème sur le sens complexe et ambigu des notions utilisées (nature, travail).

Le travail est-il une activité naturelle pour l'homme, ou bien est-ce une contrainte liée à sa survie, devenue une composante centrale de la culture et de la civilisation ? A la limite, comment et en quel sens le culturel peut-il - dans le cas du travail - se "retourner" en naturel ?

Hegel : « L’œuvre d'art vient de l'esprit... »

 


« L'œuvre d'art vient donc de l'esprit et existe pour l'esprit, et sa supériorité consiste en ce que si le produit naturel est un produit doué de vie, il est périssable, tandis qu'une œuvre d'art est une œuvre qui dure. La durée présente un intérêt plus grand. Les événements arrivent, mais, aussitôt arrivés, ils s’évanouissent ; I‘œuvre d'art leur confère de la durée, les représente dans leur vérité impérissable. L'intérêt humain, la valeur spirituelle d'un événement, d'un caractère individuel, d'une action, dans leur évolution et leurs aboutissements, sont saisis par l'œuvre d'art qui les fait ressortir d'une façon plus pure et transparente que dans la réalité ordinaire, non artistique. C'est pourquoi l'œuvre d'art est supérieure à tout produit de la nature qui n'a pas effectué ce passage par l'esprit. C'est ainsi que le sentiment et l'idée qui, en peinture, ont inspiré un paysage confèrent à cette œuvre de l'esprit un rang plus élevé que celui du paysage tel qu'il existe dans la nature. » (Hegel, Esthétique)

 

On ne peut qu'être frappé par la pérennité et le succès intemporel de nombreux chef d'œuvres. Parce qu'elle est spirituelle et en un sens immortelle, l'œuvre d'art est supérieure aux données de la nature : telle est la thèse de ce texte. Plus précisément, il s'agit de savoir si l'art est une imitation de la nature ou au contraire un dépassement de la nature. L'essence et la finalité de l'œuvre d'art ne sont-elles pas avant tout spirituelles ? Le raisonnement est le suivant : 1) en tant que spirituelle, l'œuvre immortalise la réalité qu'elle représente ; 2) l'oeuvre saisit les choses et les évènements dans leur vérité ; 3) donc il y a bien une hiérarchie, une supériorité de l'oeuvre par rapport à la réalité naturelle.