Deux mythes philosophiques : la “nature humaine” et l’”état de nature”

 

"Le rêve" du Douanier Henri Rousseau, 1910


1) Le problème de la "Nature humaine"

 

L'expression "nature humaine" ne désigne pas l'homme à l'"état naturel" ou l'aspect "naturel" de l'homme au sens physique et biologique, en l'occurrence le corps humain et d'éventuelles survivances animales. Au sens philosophique, la nature humaine équivaut à l'essence de l'homme, ce qui définit essentiellement un homme, ce qui ne peut lui être retiré sans qu'il perde immédiatement son humanité. On voit bien que cette caractéristique ne correspond pas à la part physique ou animale de l'homme. Selon la plupart des philosophes il s'agit plutôt, paradoxalement, de ce qui ne trouve nulle part ailleurs dans la nature, soit l'intelligence ou la raison. Mais justement cette discrimination est-elle fondée ?

1° La raison ? — Aristote : "L'homme est un animal rationnel". C'est ainsi qu'Aristote définit l'être humain comme étant essentiellement possesseur d'une âme raisonnable. Il s’agit bien d’une détermination naturelle, mais l’homme serait le seul à posséder une telle âme (en plus de son âme végétative). Une telle “nature” implique de se fixer pour but, dans la vie, un usage prioritaire de cette faculté proprement essentielle. Le sens de la vie humaine est ultimement, pour Aristote, la vie contemplative (ou savante).

Certes l’homme est un être rationnel. Mais n’oublions pas que la notion d’essence détermine l’être de l’homme. L'inconvénient d'une telle définition de la nature humaine, dans le contexte de la pensée antique, c'est qu'elle rabaisse les êtres - y compris humains : esclaves, enfants, femmes... - censés être défaillants rationnellement au rang de sous-hommes, d'êtres inférieurs !

2° La pensée consciente ? — A l'époque moderne, au XVIIè siècle, la plupart des philosophes proposent également une définition précise de la "nature humaine". Ainsi, pour Descartes ou pour Pascal, c'est la pensée (critère plus large que la seule raison) qui représente l'essence et la nature propre de l'homme. Pascal : "L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant". Descartes : "Je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser".

Cela ne veut pas dire que l'homme se réduise à la pensée et que le corps ne compte pas ; Descartes comme Pascal reconnaissent l'union de l'âme et du corps, mais lorsqu'il s'agit de définir le propre de l'homme et de fixer sa priorité, c'est la pensée (ou l'âme) qui reprend le dessus.

Le propre de la conscience, c’est non seulement la perception et la représentation de toute chose, mais la faculté de se représenter soi-même, d’avoir un “moi” ; et de ce fait d’être considéré comme une personne. Les animaux généralement ne sont pas considérés comme des personnes, non pas à cause de leur manque d’intelligence, mais plutôt pour leur défaut de conscience personnelle. Ce qui reste à prouver…

L’inconvénient de cette définition de l’essence humaine par la pensée consciente, c’est qu’elle réduit tout être humain non conscient (par accident par exemple : le coma) à un état animal voire végétatif… Ce qui est pour le moins problématique. Elle tend à réduire tout acte supposé inconscient à un acte purement instinctif, donc là encore animal, ou purement mécanique. Donc nos actes inconscients feraient de nous des êtres inhumains ...que l’on pourrait traiter en retour de façon inhumaine ? C’est bien sur la base d’un tel raisonnement que l’on traite certaines personnes de “monstres” ne méritant pas de vivre, qu’on prétend leur infliger la torture en guise de punition… etc.

3° La perfectibilité ? — Au XVIIIè siècle c'est encore la notion de nature humaine - quelque chose au fond comme une égalité essentielle des êtres humains - qui sous-tend les principes universalistes de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Ce texte insiste particulièrement sur la liberté essentielle de l'être humain. Mais les notions de liberté et de nature ne sont-elles pas contradictoires ? En effet une nature n'est pas autre chose qu'une détermination fixe, une permanence ; or il semble que l'homme se caractérise justement par sa mobilité essentielle, par sa faculté de se transformer et presque de se "créer" lui-même. C'est pourquoi les philosophes ont dû concilier l'idée d’une essence de l'homme avec cette mobilité : c'est ce que Rousseau appelle la "perfectibilité". La perfectibilité, qualité essentielle de la nature humaine, fait de l’homme un être inachevé, mais donc perfectible, devant se réaliser par lui-même. Or ce perfectionnement ne se réalise pas à l’échelle de l’individu, au contraire de l’animal qui peut développer en une vie et de façon autonome toutes ses facultés (à part le nourrissage) ; chez l’homme il s’effectue à l’échelle de l’espèce tout entière, car un homme a besoin d’être éduqué, et pas seulement par ses parents, mais grâce au savoir de tous les hommes ! Jean-Jacques Rousseau : "Mais (…) sur cette différence de l’homme et de l’animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c’est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l’aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu, au lieu qu’un animal est, au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans." (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes)

Le dépassement est inscrit dans la nature humaine, qui est finalement une disposition de l’homme à la culture. En effet qu'est-ce que cette auto-transformation sinon ce qu'on appelle la culture ? Donc à quoi bon cette notion de “nature humaine” s’il s’avère que le propre de l’homme, c’est d’avoir une existence sociale et une culture qui est la vraie condition de cette perfectibilité ?

4° L’existence. — Au 20è siècle se répand l’idée que l’homme n’a pas de nature mais seulement une histoire. Une histoire libre et imprévisible. Pour un philosophe “existentialiste” comme Jean-Paul Sartre par exemple, l’homme existe avant d’avoir une nature propre, une essence, une personnalité ou une finalité (un but) car c’est manifestement son existence dont le cours est imprévisible (l’homme doté de conscience est libre) qui va déterminer tout ceci, sans que cela ne soit jamais définitif. Sartre déclare : “il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept (…). Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après.”

 

2) La fiction d’un "état de nature" de l'Humanité

 

1° L’intérêt de cette notion d’”état de nature”. — "L'état de nature" de l'humanité n'a pas la même signification que la "nature humaine" : cela ne correspond pas à une définition théorique de l'homme mais à une hypothèse sur son origine, son existence d'"avant" la culture ou la civilisation. Quelle peut être l'utilité d'une telle notion si la culture est posée comme principe même de l'existence humaine ? S'il y a des hommes, ils possèdent un minimum de culture, donc il ne peut pas y avoir d'"état de nature". L'homme à l'état animal était donc un animal, pas un être humain ! C'est pourquoi nous parlons de fiction ou d'hypothèse, et finalement de mythe. “L’homme naturel” n'est pas une réalité, passé ou présente, mais une construction intellectuelle, le concept même de l'homme une fois qu'on a effacé de celui-ci toute donnée liée à l'évolution et à la civilisation. Aucun exemple ne saurait montrer ce qu'est ou ce qu'était l'"homme originel", l'"homme à l'état de nature". L'”homme des bois" ou l'"enfant sauvage" peuvent bien se rencontrer ci ou là, mais ce n'est que par accident, suite à un abandon de la civilisation : la cause de cette aberration faussement "naturelle" reste bien culturelle ! 

Donc pourquoi imaginer un tel être fantomatique ou mythique ? Si les hommes n'ont cessé d'émettre des suppositions sur leurs origines lointaines, c'est avant tout parce qu'ils s'interrogent sur le fondement et la valeur de leur culture. Jean-Jacques Rousseau : "Tant que nous ne connaîtrons point l'homme naturel, c'est en vain que nous voudrons déterminer la loi qu'il a reçue ou celle qui convient le mieux à sa constitution." C'était comment à l'origine ? La nature originaire constitue le premier repère pour établir ce qui est bien ou mal, normal ou anormal. Elle peut être une valeur négative aussi bien qu'une valeur positive. 

2° Rejeter l’”état de nature” ? — En Occident c'est d'abord une "vieille histoire" biblique : le paradis est souvent décrit comme une douce harmonie entre l'homme et la nature, puis avec le péché de désobéissance (lui-même dit "originel"), c'est toute la nature et pas seulement la nature humaine qui devient corrompue. Depuis ces "évènements" originaires, il est entendu selon le christianisme et pour la plupart des philosophes jusqu'au XVIIIè siècle que l'homme "à l'état de nature" (le "sauvage" aussi bien que l'enfant) est un être non pas "innocent" mais corrompu, pécheur et finalement mauvais, qui doit d'abord être puni, puis redressé et éduqué sans la moindre faiblesse. A l'état de nature, "l'homme est un loup pour l'homme" écrit Thomas Hobbes, c'est pourquoi il est nécessaire de le contraindre par un pouvoir politique fort, car il vaut mieux être tyrannisé par un seul plutôt que de risquer de l'être par tous ("la guerre de tous contre tous", toujours selon Hobbes)... C'est encore ce que pensait Hegel : « L'état de nature est l'état de rudesse, de violence et d'injustice. Il faut que les hommes sortent de cet état pour constituer une société qui soit État, car c'est là seulement que la relation de droit possède une effective réalité. Éclaircissement. On décrit souvent l'état de nature comme un état parfait de l'homme, en ce qui concerne, tant le bonheur que la bonté morale. Il faut d'abord noter que l'innocence est dépourvue, comme telle, de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l'absence des besoins d'où peut naître la méchanceté. D'autre part, cet état est bien plutôt celui où règne la violence et l'injustice, précisément parce que les hommes ne s'y considèrent que du seul point de vue de la nature. Or, de ce point de vue-là, ils sont inégaux tout à la fois quant aux forces du corps et quant aux dispositions de l'esprit, et c'est par la violence et la ruse qu'ils font valoir l'un contre l'autre leur différence. Sans doute la raison appartient aussi à l'état de nature, mais c'est l'élément naturel qui a en lui prééminence. Il est donc indispensable que les hommes échappent à cet état pour accéder à un autre état où prédomine le vouloir raisonnable. » (Propédeutique philosophique)

3° S’inspirer de l’”état de nature” ? — Mais au XVIIIè siècle, Jean-Jacques Rousseau fait subir à cette question une révolution étonnante : puisque que l'injustice du siècle se prévaut d'une supposée loi naturelle qui tend à justifier les inégalités, la domination nobiliaire, le "droit du sang", etc., faisons plutôt l'hypothèse inverse d'une nature originelle de l'humanité dictant l'égalité et une certaine liberté. Non pas que l'homme soit absolument juste et bon "à l'origine", mais c'est bien la société qui l'a rendu à ce point pervers et dominateur, notamment après que fût inventée la "propriété" tueuse d'égalité ; c'est donc la société - un “contrat social” - qui doit rétablir l'humanité dans ses fondements “originels”. Non pas qu’il faille “revenir” à l’état de nature - c’est impossible, d’autant plus s’il ne s’agit après tout que d’une hypothèse et non d’une réalité historique -, mais il s’agit de s’en inspirer pour établir une société plus juste et plus conforme aux aspirations naturelles de l’homme : égalité, liberté, fraternité.

Jean-Jacques Rousseau : "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant. Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons." (Discours sur l’origine…)

L'Ancien Régime vacillera sous le poids de telles idées qui posent d'emblée comme naturelles les valeurs qui seront celles de la Révolution de 1789 et de la République. Donc l'"état de nature" n'est qu'une fiction, mais une fiction politiquement et philosophiquement nécessaire. La Nature est devenue rien moins qu'une référence, une valeur positive pour la Culture. 

Cela ne veut pas dire que la culture copie la nature... Rousseau avec sa théorie du "Contrat social" affirme qu'il n'est pas question de "retrouver" l'hypothétique état naturel et qu'il faut plutôt assumer politiquement cette perte irrémédiable. D'une façon générale on ne peut pas affirmer que la culture imite la nature, ou qu'elle aurait intérêt à le faire. Pour ce qui concerne les principales caractéristiques de la culture, elles font bien apparaître une différence et même une opposition nette entre la nature et la culture : tout indique que la culture, dans un premier temps au moins, contrarie les lois de la nature... Sauf que la “naturalité” même de la “nature”, si l’on peut dire, pose également un problème théorique ; certains anthropologues avancent aujourd’hui que “la nature n’existe pas”…

En tout cas l’on doit admettre que les notions de “nature humaine” ou d’”état de nature”, même si elles correspondant à une nécessité théorique et surtout historique (prise de conscience par l’humanité de certaines valeurs universelles), ne correspondent pas à des réalités indiscutables. Donc si l’homme n’a jamais été purement naturel – étant toujours déjà culturel - son évolution ne saurait être considérée comme une « dénaturation ». 

dm