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Le sens de la vie

 


Pierre Soulages


Entre "vie belle" et "vie réussie"... quelques modestes remarques.

D'abord : qu'est-ce qu'une belle vie ? Si l’on en croit Bergson, c'est une vie consacrée à la création, une vie au service de la vie, donc logiquement une vie menée dans la joie qui accompagne toute création et toute réalisation personnelle. Mais aussi une vie que l'on puisse considérer avec fierté, avec le sentiment d'avoir vécu sans être passé "à côté" de sa vie, d'avoir été libre, de ne rien regretter… 

La vie peut être belle parce qu'elle est admirable, et donc excitante, ou plus simplement parce qu'elle est agréable ; les deux ne coïncident pas mais ne s'excluent pas nécessairement. Et donc finalement une belle vie est aussi une vie réussie ! 

Qu'est-ce que, plus précisément, réussir sa vie ? La notion de "réussite" peut sembler réductrice : elle conduit à penser que le bonheur serait inséparable, non seulement d'une vie moralement bonne, mais aussi d'un accomplissement, une réalisation noble, une œuvre… Passons sur une version plus triviale, sociale ou professionnelle de la "réussite" : honneurs et richesses ne procurent pas une véritable joie. 

De même, l'injonction populaire de jouir de la vie, de simplement "profiter de la vie", ne saurait suffire - sinon la philosophie serait parfaitement inutile, et surtout il y aurait strictement autant d'occasions, dans la vie, de rencontrer malheur et bonheur (simple alternance de chances et de malchances). Tandis que la joie résulte du fait d'avoir créé et donné de la vie d'une façon ou d'une autre. Avoir "fait quelque chose de sa vie", avoir mené une action ou avoir créé une œuvre, ou simplement avoir fait quelque chose de durable, ou même avoir contemplé la Beauté sous des formes diverses (mais cela implique un effort, une éducation du goût) : il y a mille et une manière d'avoir "réussi" sa vie, c'est-à-dire de lui avoir donné un sens. Un sens qui, inévitablement alors, se transforme en jouissance. Sous ces conditions, il semble difficile de séparer la sensation esthétique de la "beauté de la vie" de tout sentiment moral de grandeur. Donner du goût à la vie revient à lui donner un prix et réciproquement. Ce mélange de saveur et de grandeur, de bonheur et de valeur, voilà peut-être ce que l’on peut nommer dans ses multiples sens le “sens de la vie”.

dm


L’eudémonisme antique : le Bien et le Bonheur sont dans la Vertu

 


1) La « vertu » ou l’excellence même

- La vertu se dit virtus en latin, c'est-à-dire la force (vis) d'âme ou le courage faisant qu'un homme se conduira en héros (vir) valeureux et donc méritant. Dans un sens plus général virtus signifie la « propriété de » ou la « qualité de » (on dit « en vertu de »), le fait justement pour un être de posséder ces qualités. Virtus a donné également virtualité, synonyme de « puissance » (par opposition à « acte »), soit la capacité à développer des potentialités. Bref la vertu est une richesse potentielle. Être vertueux est donc une manière d’être qualitative qui nous rend capable de réaliser de belles choses. Mais la vertu n’est pas innée comme le don, elle se travaille, elle se cultive. 

- "La vertu est l’habitude du bien", dit simplement Aristote. La disposition au bien, à faire le bien, voire à bien-faire les choses. La vertu peut s’appliquer à toute action bonne et pas seulement aux “bonnes actions”, au sens strictement moral et altruiste du terme. Bref, la vertu, au sens grec, est l’excellence. C’est la vertu, l’excellence en toute chose qui fait de nous des hommes heureux, libres, sociables, et finalement sages.

Entre devoir et bonheur... qu’est-ce qu’être quelqu’un de bien ? (problématique)

 


Le « Bien » est, en général, la finalité de toute action possible. Les hommes cherchent naturellement le bien pour eux : même le « méchant » pense faire le bien, si ce n’est pour autrui, au moins pour lui-même. 

Certains hommes cherchent le bien pour eux-mêmes et pour les autres. Mais tous les hommes ne le devraient-ils pas ? C’est ici qu’interviennent des termes comme éthique, mœurs, moralité, et aussi devoir. Ces expressions sont proches et leur signification peut varier en fonction des époques et des contextes. Il y a d’abord une morale sociale, imprégnée de valeurs religieuses, traditionnelles, locales, coutumières : c’est ce qu’on appelle les « mœurs » (les « bonnes mœurs »), très variables d’une région à l’autre. Ce sont avant tout des règles socialement contraignantes, non écrites, transmises via l’éducation, auxquelles il vaut mieux se conformer pour être « intégré » dans la communauté. Il y a ensuite l’éthique et la morale, deux concepts qui renvoient à des convictions et à des valeurs à la fois plus personnelles et plus réfléchies, donc rationnelles et prétendant à ce titre à une certaine universalité (valant pour tous). La moralité renvoie plutôt à la conscience intérieure que chacun se forme de son « devoir », un impératif qui doit primer absolument sur les tendances personnelles, et qui identifie le « bien » suprême au mérite. 

La question morale par excellence est donc : qu’est-ce que faire le bien (de bonnes actions), et par extension, qu’est-ce qu’être quelqu’un de bien (une bonne personne) ? Mais faire son devoir, donc être quelqu’un de bien moralement, cela peut-il nous apporter le bonheur ? En effet être quelqu’un de bien, ce n’est pas seulement être raisonnable et volontaire en veillant sur soi et sur les autres (autrement dit, être moral) ; n’est-ce pas aussi incarner ce « bien » dans sa personne durablement et donc d’une certaine façon « réussir sa vie » (trouver le bonheur), voire être une « belle personne » (à la fois « bonne » et heureuse, rayonnante), voire vivre libre comme un « sage » libéré de toute contrainte ?

Peut-on définir rationnellement la justice ? (problématique)

 


On se contentera ici de poser (simplement) les termes d'une problématique (complexe), sans apporter à ce stade de réponses.


a) Le Bien et le Juste

Le Bien en général représente la finalité de toute action humaine, ce qui vient réaliser un désir ou accomplir une volonté, pour soi-même et/ou pour autrui. En un sens un peu plus précis le Bien est un concept éthique ou moral, qui définit ma façon de me conduire, et qui concerne mes relations avec autrui essentiellement. Ce principe peut-être plus ou moins subjectif (le bien = mon bonheur) ou plus ou moins universel (le bien = respecter les autres en fonction de valeurs communes). Le Bien pour moi n’est pas toujours rationnel et logique si je ne prends en compte que mes désirs, mais d’un point de vue plus altruiste il est censé au moins être raisonnable et compatible avec le Bien d’autrui. C’est à cela que veillent les mœurs et la moralité.

La justice est également un principe fondamental qui s’applique aux actions humaines, mais à une échelle plus sociale. « Juste » sera dit d’un jugement qui s’applique aux « actions » et non aux « états de choses » : 2 et 2 font 4 est un jugement juste (justesse) décrivant un fait, mais « vous ferez 2 mois de prison » est un jugement juste (justice) déclenchant une action répondant à une autre action.

La Justice est une valeur sociale et non personnelle car elle met nécessairement en relation les humains entre eux, et elle ne se conçoit que par comparaison : une action sera toujours considérée comme juste ou injuste par rapport à une autre, et surtout par rapport à un étalon, une règle (loi) valant pour la collectivité.

Plus social que le Bien, le Juste se veut aussi plus rationnel. Mais la question est double. Théorique d’abord : peut-on définit théoriquement, philosophiquement, universellement la Justice, ou les critères essentiels de la Justice ? Pratique ensuite : comment parvient-on à établir un jugement juste, par rapport à telle ou telle situation.