« Elle (la démocratie) proclame la liberté, réclame l'égalité et réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu'elles sont sœurs, en mettant au-dessus de tout la fraternité. Qu'on prenne de ce biais la devise républicaine, on trouvera que le troisième terme lève la contradiction si souvent signalée entre les deux autres, et que la fraternité est l'essentiel : ce qui permettrait de dire que la démocratie est d'essence évangélique, et qu'elle a pour moteur l'amour. (...) Les objections tirées du vague de la formule démocratique viennent de ce qu'on en a méconnu le caractère originellement religieux. Comment demander une définition précise de la liberté et de l'égalité, alors que l'avenir doit rester ouvert à tous les progrès, notamment à la création de conditions nouvelles où deviendront possibles des formes de liberté et d'égalité aujourd'hui irréalisables, peut-être inconcevables ? On ne peut que tracer des cadres, ils se rempliront de mieux en mieux si la fraternité y pourvoit. » (Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion)
L'idée générale est simple : selon Bergson la fraternité est l'essence de la démocratie ; elle réconcilie égalité et liberté. La liberté est d'abord un droit naturel qui se proclame, mais qui contredit toute limite et génère même des inégalités. L'égalité est un droit positif qui se réclame, mais qui demande le respect d'autrui et donc impose des limites à la liberté. Ces principes sont en soi contradictoires, et c'est pourquoi la fraternité doit intervenir.
L'Évangile contient les paroles du Christ, qui demande : « aimez-vous les uns les autres ». Aimons-nous comme des frères, d'autant plus que nous sommes issus du même Père (Dieu). De son côté la démocratie désigne le "gouvernement du peuple". Cette sorte de «fraternité commune» est un principe politique et non biologique. La démocratie est d'essence évangélique parce que son principe, la fraternité, consiste à aimer l'autre comme soi-même.
Le vague d'une telle notion ne devrait pas être un obstacle. Notons qu'une définition trop précise de la liberté serait une contrainte, puisque la liberté est capable de créer ses propres formes, variables historiquement. Il en va de même pour l’égalité : à vouloir trop la définir, on confondrait l'égalité (qui est une valeur) avec l'identité (qui est de nature). Ce serait un recul philosophique. Par définition, liberté et égalité sont des valeurs d'avenir. La fraternité elle-même même est synonyme d'ouverture.
Un problème n'en demeure pas moins : peut-on concevoir la démocratie à partir d'une métaphore familiale ou même évangélique ?
Il est vrai que la fraternité représente l'amour et le respect. Sans elle la liberté et l'égalité seraient difficilement conciliables. Elles engendrent des théories politiques opposées (comme par exemple le libéralisme et le socialisme). Mais la démocratie n'est ni naturelle ni religieuse, elle repose sur une décision politique (1789 par exemple) et comporte une histoire ; elle manifeste la liberté humaine. D'une part, il n'est pas sûr que la liberté et l'égalité, voire le respect, règnent toujours entre frères... D'autre part, les religions se contredisent : les chrétiens se disent fraternels, les musulmans aussi, mais cela n'a pas empêché les guerres.
En réalité la démocratie est d'essence cosmopolitique, c'est-à-dire qu'elle vise l'égalité dans la diversité. La fraternité peut être l'essence de la démocratie si on entend par« famille » le Monde et tous les peuples qui l'habitent, et si l'on ne confond pas la curiosité pour l'Autre avec l'amour d'un Père (amour évangélique).
dm
