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Étude du CRITON de Platon




(Cette étude est proposée en vue du 2è groupe d'épreuves orales du baccalauréat. Notions abordées : Droit, Justice, Devoir)


INTRODUCTION

La situation. – La scène se déroule en -399 dans la prison d’Athènes où Socrate est enfermé depuis son procès (Voir à ce sujet l’Apologie de Socrate qui en fait le récit.). Socrate doit avoir 70 ans approximativement et il vient d’être condamné à mort par les athéniens. Son fidèle ami Criton vient lui annoncer la nouvelle de sa mort prochaine. Criton avait assisté au procès de Socrate, il s’était depuis longtemps attaché à lui, s’était intéressé à la philosophie. C’est encore Criton qui sera présent lors de sa mort. On peut donc dire que c’est un disciple et un ami fidèle de Socrate. Il va donc chercher à organiser son évasion pour lui éviter une mort qu’il estime injuste : contre ce qui ressemble fort à une sorte d’erreur judiciaire ou pour le moins à une condamnation injustifiée, ne serait-il pas légitime de vouloir sauver Socrate ? Comme nous allons le voir, malgré les différents arguments de son ami, Socrate va refuser de s’évader et va justifier philosophiquement sa position.

Les fonctions de l’Etat

 


On peut distinguer trois fonctions, trois missions principales de l’Etat. La rationalité de l’Etat – sa justesse et sa justice - se mesure ainsi dans l’équilibre qu’il assure entre ces trois missions : 1) assurer l’ordre public (l’Etat, c’est le « pouvoir »), 2) assurer l’état de Droit, la légalité et la justice (l’Etat c’est la loi), 3) assurer l’émancipation et l’éducation des individus (l’Etat c’est la voix du Peuple).

 

1)  Sécurité et liberté

 

Traditionnellement, la première fonction de l’état est d’assurer la sécurité. Selon Hobbes, un pouvoir absolu est nécessaire car, malgré les risques d’excès, les hommes sont naturellement violents et indisciplinés. Mieux vaut subir la tyrannie d’un seul plutôt que de risquer l’anarchie et son cortège de violences. Garantir la sécurité implique l’usage légitime de la force. Il est évident que, privilégier cette fonction sécuritaire de l’Etat, entraîne une conception autoritariste de l’Etat. Hobbes le justifie en ces termes : « Il n’y a donc rien en cela de dur, et dont on ne doive supporter l’incommodité. (...) Hors de la société civile, chacun a un droit sur toutes choses, si bien qu’il ne peut néanmoins jouir d’aucune. Dans une société civile par contre, chacun jouit en toute sécurité d’un droit limité. Hors de la société civile, tout homme peut être dépouillé et tué par n’importe quel autre. Dans une société civile, il ne peut plus que par un seul. » Ces thèses sont le fondement d’une conception autoritariste (mais pas nécessairement absolutiste) de l’Etat.

Corrélativement, l’Etat permet de préserver la liberté des personnes, toujours en danger dans l’état de nature : il faut donc bien distinguer la liberté civile, produit du contrat social, de la néfaste liberté naturelle. « Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu’il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c’est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède » (J.-J. Rousseau). Selon de nombreux penseurs politiques des 17e et 18e siècles, il s’agit tout d’abord de la liberté de propriété, soit une liberté liée fondamentalement à la question de la sécurité. L’homme doté d’une conscience et d’une raison est essentiellement souverain, maître et propriétaire de lui-même. Locke [Deuxième traité du gouvernement civil, 1690] : « La fin capitale et principale, en vue de laquelle les hommes s’associent dans des républiques et se soumettent à des gouvernements, c’est la conservation de leur propriété. » Le droit à la propriété est à la fois une conséquence de la liberté et la condition pour que le droit de jouir de soi-même devienne effectif. Locke encore : « l’homme porte en lui la justification principale de la propriété, parce qu’il est son propre maître et le propriétaire de sa personne, de ce qu’elle fait et du travail qu’elle accomplit ». Autre précision importante apporté notamment par Benjamin Constant : « La propriété seule fournit le loisir indispensable à l’acquisition des lumières et la rectitude du jugement. Elle seule donc rend les hommes capables de droits politiques. » Ces thèses sont le fondement du libéralisme en politique.

Qu’est-ce que l’injustice ? Les degrés de l’injustice

 

Georges Rouault, Homo homini lupus (1944-1948)


1) Essai de définition : injustice relative et injustice absolue


a) Définition

Rappelons d'abord le principe de bon sens énoncé par Aristote : "Il n'y a pas d'injustice s'il n'y personne pour nous la faire subir." L'injustice est donc une situation qui implique une victime et un coupable. Il n'y a pas d'injustice dans la nature, entre animaux, etc. Il ne faut donc pas confondre l'injustice avec un simple malheur qui peut être causé par une catastrophe naturelle, une mort accidentelle ou autre. 

Mais d'autre part il n'y aurait pas non plus d'injustice s'il n'y avait pas de droit, ou de lois. Donc l'injustice consiste précisément à être privé de quelque chose auquel on a droit. Plus radicalement, c'est l'impossibilité qui nous est faite de faire valoir nos droits.

Enfin, en vue d'une définition encore plus précise, nous distinguerons deux formes d'injustice : l'injustice relative et l'injustice absolue. La première est de loin la plus courante, mais la seconde délivre l'essence même de l'injustice. Pour cela distinguons avec le philosophe contemporain Jean-François Lyotard, le “tort” et le “dommage”. 

Sur quoi l’idée de Justice est-elle fondée ?

 


A) Le mythe d’une Justice éternelle et préétablie

 

Nous allons d’abord nous demander s’il existe quelque part un « modèle » pré-établi de justice, une sorte de référence qui serait l’origine de la justice ou des Valeurs qui nous semblent justes. Mythe ou illusion d’une justice parfaite qui existerait à l’origine et qui serait à retrouver.

 

1. — Une justice naturelle ? 

a) La justice comme « ordre naturel des choses » ?

Cicéron (auteur latin) parle d’une « loi éternelle et invariable valide pour toutes les nations et en tout temps », ou encore d’une « règle suprême inscrite dans la nature ». Cicéron, comme ses maîtres les philosophes stoïciens, évoque ici une Nature se confondant avec une sorte de Raison cosmique incluant l’être humain, une harmonie parfaite, de sorte que la « règle » dont il parle vaut à la fois pour ce qui « est » (les faits naturels) et ce qui « doit être » (les valeurs humaines), puisqu’au fond l'homme sage ne doit vouloir que ce qui est naturellement ! Cicéron adopte le précepte stoïcien : « il faut vivre en conformité avec la nature ».

Cette idée était largement partagée dans l’antiquité. Il est tout à fait vrai de prétendre que les philosophes ont toujours proposé une conception rationnelle de la justice, opposée à tout mythe et à toute croyance. Mais il est tout aussi vrai que, dans le contexte antique, toute « raison » et tout « bien » en général sont rapportés à une certaine « harmonie », ou à un certain « ordre » essentiel ; de sorte qu’est appelée juste une chose qui vit selon son être propre et qui se tient à sa place naturelle ; est dite injuste une chose qui s’en écarte. La justice est synonyme d’Ordre, et même d’Ordre Naturel. Et même si « techniquement », comme nous allons le voir avec Aristote, le principe d’égalité reste une clef pour le concept de justice, la pensée antique met plutôt en avant l’idée de hiérarchie et donc une certaine inégalité entre les êtres au service de l’harmonie universelle. Cette harmonie est à comprendre comme étant à la fois naturelle et rationnelle. Ainsi selon Platon la justice est respectée, dans une cité, lorsque les sages dirigent, lorsque les courageux leur obéissent, et lorsque le peuple travaille. De même au plan individuel, le juste est celui dont chaque faculté de l’âme occupe sa fonction propre, c’est-à-dire celui dont la raison (partie haute de l’âme) soumet le courage (partie médiane de l’âme), qui à son tour résiste aux désirs (partie basse de l’âme). On peut donc parler d’un ordre rationnel parce que, dans chaque cas, l’ensemble doit être soumis à la raison. Mais l’on peut parler d’un ordre naturel parce que cet ordre dépasse la seule raison individuelle et va au-delà de la seule humanité. Dans le texte ci-dessous, Platon s’efforce de définir la justice par la détermination essentielle du propre et de l’impropre, jusqu’à la composition d’une parfaite harmonie.

PLATON, La République (livre IV, 443c-444b) - « SOCRATE : Alors, Glaucon, c’était donc là – et c’est pourquoi cela nous a été profitable – une sorte d’image de la justice, à savoir que celui qui est par nature cordonnier a raison de faire le cordonnier, et de ne faire rien d’autre, et celui qui est charpentier de faire des charpentes, et ainsi de suite. 

GLAUCON : Oui, c’est ce qui apparaît. – Et à la vérité c’est bien quelque chose de tel, apparemment, qu’était la justice, non pas toutefois relativement au souci extérieur qu’on prend de ses propres affaires, mais relativement au souci intérieur, de ce qui concerne véritablement l’homme lui-même et ce qui est à lui : que l’homme juste ne laisse aucun des éléments en lui s’occuper des affaires d’autrui, ni les races qui sont dans son âme s’occuper de tout en empiétant les unes sur les affaires des autres, mais qu’il détermine bien ce qui lui est réellement propre, se dirige et s’ordonne lui-même, devienne ami pour lui-même, et harmonise ces parties qui sont trois, tout à fait comme les trois termes d’une harmonie (…) Il nomme sagesse la connaissance qui contrôle cette façon d’agir ; et il nomme au contraire action injuste celle qui à chaque fois détruit cette façon d’être, et manque de connaissance la croyance qui de son côté contrôle cette action. »

Peut-on définir rationnellement la justice ? (problématique)

 


On se contentera ici de poser (simplement) les termes d'une problématique (complexe), sans apporter à ce stade de réponses.


a) Le Bien et le Juste

Le Bien en général représente la finalité de toute action humaine, ce qui vient réaliser un désir ou accomplir une volonté, pour soi-même et/ou pour autrui. En un sens un peu plus précis le Bien est un concept éthique ou moral, qui définit ma façon de me conduire, et qui concerne mes relations avec autrui essentiellement. Ce principe peut-être plus ou moins subjectif (le bien = mon bonheur) ou plus ou moins universel (le bien = respecter les autres en fonction de valeurs communes). Le Bien pour moi n’est pas toujours rationnel et logique si je ne prends en compte que mes désirs, mais d’un point de vue plus altruiste il est censé au moins être raisonnable et compatible avec le Bien d’autrui. C’est à cela que veillent les mœurs et la moralité.

La justice est également un principe fondamental qui s’applique aux actions humaines, mais à une échelle plus sociale. « Juste » sera dit d’un jugement qui s’applique aux « actions » et non aux « états de choses » : 2 et 2 font 4 est un jugement juste (justesse) décrivant un fait, mais « vous ferez 2 mois de prison » est un jugement juste (justice) déclenchant une action répondant à une autre action.

La Justice est une valeur sociale et non personnelle car elle met nécessairement en relation les humains entre eux, et elle ne se conçoit que par comparaison : une action sera toujours considérée comme juste ou injuste par rapport à une autre, et surtout par rapport à un étalon, une règle (loi) valant pour la collectivité.

Plus social que le Bien, le Juste se veut aussi plus rationnel. Mais la question est double. Théorique d’abord : peut-on définit théoriquement, philosophiquement, universellement la Justice, ou les critères essentiels de la Justice ? Pratique ensuite : comment parvient-on à établir un jugement juste, par rapport à telle ou telle situation.