« Nous disions plus haut que la fin logique de ce réalisme intégral professé par l’humanité actuelle, c’est l’entretuerie organisée des nations ou des classes. On en peut concevoir une autre, qui serait au contraire leur réconciliation, le bien à posséder devenant la terre elle-même, dont elles auraient enfin compris qu’une bonne exploitation n’est possible que par leur union, cependant que la volonté de se poser comme distinct serait transférée de la nation à l’espèce, orgueilleusement dressée contre tout ce qui n’est pas elle. Et, de fait, un tel mouvement existe ; il existe, par-dessus les classes et les nations, une volonté de l’espèce de se rendre maîtresse des choses et, quand un être humain s’envole en quelques heures d’un bout de la terre à l’autre, c’est toute la race humaine qui frémit d’orgueil et s’adore comme distincte parmi la création. Ajoutons que cet impérialisme de l’espèce est bien, au fond, ce que prêchent les grands recteurs de la conscience moderne ; c’est l’homme, ce n’est pas la nation ou la classe, que Nietzsche, Sorel, Bergson exaltent dans son génie à se rendre maître de la terre ; c’est l’humanité, et non telle fraction d’elle, qu’Auguste Comte invite à s’enfoncer dans la conscience de soi et à se prendre enfin pour objet de sa religion. On peut penser parfois qu’un tel mouvement s’affirmera de plus en plus et que c’est par cette voie que s’éteindront les guerres interhumaines ; on arrivera ainsi à une « fraternité universelle », mais qui, loin d’être l’abolition de l’esprit de nation avec ses appétits et ses orgueils, en sera au contraire la forme suprême, la nation s’appelant l’Homme et l’ennemi s’appelant Dieu. Et dès lors, unifiée en une immense armée, en une immense usine, ne connaissant plus que des héroïsmes, des disciplines, des inventions, flétrissant toute activité libre et désintéressée, bien revenue de placer le bien au-delà du monde réel et n’ayant plus pour dieu qu’elle-même et ses vouloirs, l’humanité atteindra à de grandes choses, je veux dire à une mainmise vraiment grandiose sur la matière qui l’environne, à une conscience vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur. Et l’histoire sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce. » (Julien Benda, dernières lignes de la Trahison des Clercs, 1927)
« La trahison des clercs » : les « clercs » désignent en 1927 les « intellectuels » qualifiés de « réalistes », ceux qui pour Julien Benda et quelques autres ont abandonné tout idéal humaniste. Morosité intellectuelle de l’entre-deux guerres… Le texte part du constat d’un découragement et même d’une trahison des intellectuels, et pourtant il nous interpelle sur progrès et la réconciliation historique de l’Humanité.
L'auteur soutient que le "réalisme intégral" a tort, l’humanité est portée par un idéal (= elle-même) et l’Histoire a bien un sens : de l’unification de toutes les nations et de toutes les classes, naîtra une humanité fraternelle sûre de sa puissance, pouvant se passer de toute croyance au divin.
En matière d’Histoire et de Politique, le réalisme désanchanté a-t-il chassé tout idéal de grandeur et de conquête ? Peut-on croire encore en l’avenir d’une humanité enfin autonome, au progrès, à la fraternité future des peuples ? Jusqu’à remplacer la foi en Dieu ?
