L’individu libéré et la société comme simple moyen

 


J’ai fondé ma cause sur rien.” Max Stirner

"La formule Individu brillait magnifiquement dans le noir." Lucien Suel

 

Soit cette affirmation de Franz Rosenzweig, faisant allusion en particulier au destin historique du peuple juif : « La création d’un peuple comme peuple s’opère dans sa libération ». Nous serions tenté d’appliquer cette vérité indéniable, vu le contexte, au concept d’« individu », lequel ne désigne pas une réalité en soi évidente. L’individu n’existerait en effet qu’en tant que libéré, selon nous. Mais libéré de quoi ? Ne doit-il pas s’affranchir, au premier chef, du préjugé selon lequel notre propre personne et notre propre existence seraient d’abord redevables envers le monde social ordinaire, ou que notre conscience individuelle ne serait rien d’autre qu’un produit de la société comme l’énonce Marx ? Et par conséquent que nous devrions consacrer nos efforts et notre vie entière d’abord au bien de la collectivité, pour espérer en recueillir quelques avantages personnels, voire retrouver une certaine autonomie et un certain bonheur “naturellement” dûs, simples fruits du travail fourni en réalité (ce qui est aussi la thèse de Marx). Qui oserait penser, et encore moins prétendre publiquement le contraire, tellement cette doxa semble bien installée dans notre monde “moderne” ?

Pourtant cette fausse évidence, en prolongeant indûment l’état de dépendance et le besoin de protection propres à l’enfance, exagérant par ailleurs le besoin social de reconnaissance pour se constituer soi-disant en “sujet”, ne fait que renforcer notre réticence originelle à nous assumer en tant qu’individus autonomes. Car le fait de se considérer comme principal responsable de ce que l’on est, de ce que l’on fait et de ce qu’on pense - définition de l’autonomie -, sans céder à la tentation d’en accuser les « autres », la « société », voire la terre entière, est bien la chose au monde la moins partagée. L’on pourrait se contenter d’affirmer, selon une perspective psycho-sociologique banale, qu’un individu justement cela se construit, tour à tour « avec » et « contre » (les autres, la société), etc. et que les valeurs d’autonomie et de responsabilité, toutes relatives et incertaines, sont elles-mêmes socialement construites. Certes, mais pour être réel et indéniable, ce processus ou cette dialectique (de la reconnaissance, aurait dit Hegel) ne fait pas une fin en soi. S’y tenir ne serait pas rendre justice au désir animant tout être humain de dépasser sa condition d’animal sociable pour se réaliser finalement comme individu libre (au sens de libéré), créateur et autonome. Finalité avant tout pour “soi” - ce soi qui incarne simplement la vie indivise et le miracle d’exister -, pour la société ensuite, seulement en second lieu. L’idée selon laquelle la société, conçue organiquement, serait une fin en soi traitant les individus comme de simples moyens est évidemment criminelle, et (presque) personne ne la défendrait aujourd’hui ; sauf que cette thèse fourbe se dissimule sous des idéalités en apparence plus nobles et plus coriaces comme la “personne” ou l’”humanité”…

Donc libéré, mais libéré par qui ? Car il est exclu de se « libérer soi-même », et encore moins tout seul. Déjà, il faudrait admettre que le (futur) individu souhaite “lui-même” sortir de cette caverne. Ce n’est pas qu’il ignore tout de cette prison qu’il a contribué à bâtir et à entretenir, et où il s’est jeté lui-même ; c’est plutôt qu’il n’en veut rien savoir de sa condition d’esclave – il se croit libre ! Car lorsqu’on s’est jeté soi-même, librement, dans une forme quelconque de non-liberté (soumission politique, contraintes sociales et familiales diverses, addictions en tout genre), il n’est plus possible de s’en libérer par soi-même puisqu’alors notre individualité n’est rien que “sujet social” ; c’est impossible tant que l’état de fascination - idolâtre - perdure. On peut, sans doute, parfois, se libérer par soi-même d’un état de soumission qui nous a été imposé extérieurement, dont nous sommes entièrement victimes, mais pourquoi voudrait-on se libérer d’une aliénation premièrement voulue par nous ? (Car l’aliénation au social, comme sujet social, n’est que le résultat de notre peur d’exister - malgré tous les discours affirmant le contraire comme une évidence, rejetant cette faute sur le “pouvoir”, le “système”, le “capital” et autres maîtres imaginaires.) Quand bien même, las des souffrances et des humiliations subies, l’idée d’« en sortir » nous effleurerait, il faudrait trouver le moyen de vaincre cette peur. Il est a fortiori inutile d’en appeler à la « volonté », au courage, et à l’autonomie en question – quand c’est celle-ci qu’il s’agit précisément de recouvrer.

Notre affirmation de l’autonomie individuelle n’est donc pas une présomption volontariste, une illusion métaphysique (croyance en la “liberté”), ni une négation de l’altérité, bien au contraire. Car c’est sur un autre Désir que nous devrons nous appuyer, un désir Autre mais autonome lui-même dans son altérité, un désir éprouvé sachant y faire avec les semblants sans s’en laisser conter. Inutile de s’en remettre aux luttes sociales, collectives, politiques, pour libérer l’individu ! Certes elles ont leur utilité et leur nécessité propres, mais leurs revendications portent essentiellement sur des droits, non pas sur le droit inaliénable (et pourtant cédé depuis toujours) de l’individu à tracer librement son chemin, réaliser son oeuvre propre, ou tout simplement choisir sa vie - ce n’est pas leur problème. Nous citerons simplement deux formes de ce désir - désir d’être individu - pouvant paraître exemplaires. Celui de l’écrivain d’abord, qui, en tant que mort à la société – davantage que l’artiste sous cet angle –, se libère a priori de tout fantasme d’utilité sociale (ou alors il est bien naïf !) et nous propose un voyage hors du commun : libre à nous de le suivre dans son imaginaire, ou de créer une œuvre à notre tour, où nous ferons éclater et reconnaître notre singularité. Celui du psychanalyste ensuite, devant qui, si nous choisissons cette voie, nous devrons peu à peu nous assumer comme le sujet unique de nos paroles, y compris et même surtout inconscientes, pour devenir l’auteur (sinon l’écrivain) conscient de notre propre récit de vie. En bref il nous faudra bien rencontrer quelqu’Autre pour devenir quelqu’Un ! L’Autre est bien l’instrument - jamais l’artisan - de notre libération, de notre responsabilité, pour autant il n’en est pas la finalité. L’Autre est bien à sa place en tant que simple moyen (par exemple le psy incarnant l’”objet a” de la pulsion), comme nous pouvons nous-même en retour lui servir de simple moyen - et pour une fois (selon cette morale pourtant individualiste) cela ne rime pas avec réification ni perversion. Cette place de l’Autre, qu’il ne s’agit pas ici d’idéaliser, c’est aussi bien celle de la société, laquelle vaut juste comme simple moyen pour l’individu (même si l’art politique de construire et de conduire pareil instrument n’est pas simple). Enfin une éthique individualiste ne doit pas être taxée d’égoïste, tant elle vise une collectivité d’individus dont les deux vertus cardinales, à l’égard des autres individus, autres comme individus, sont la solidarité et la curiosité où tour à tour l’on donne et l’on reçoit.

dm