Les échanges économiques (premières notions)

 


1) Origines de l'économie

L'échange économique est présenté depuis les Grecs comme une nécessité vitale. Platon montre qu'aucun homme ne pouvant se suffire, seule la coopération permet d'assurer la survie.

Très tôt (avec Aristote) la distinction entre "valeur d'usage" et "valeur d'échange" est établie. Un objet a toujours une double valeur. Aristote écrit : "une chaussure sert soit à chausser soit à être échangée". Dans le premier cas l'objet prend sa valeur en fonction de son usage et de l'importance de son usage (l'eau, par exemple, a une très grande valeur d'usage). La valeur d'échange, elle, dépend de plusieurs facteurs comme sa rareté, le coût de son extraction ou de sa production (par exemple l'or a une forte valeur d'échange pour ces deux raisons - on peut y ajouter une forte valeur symbolique, pour sa beauté, son brillant, etc.)

Il existe une forme d'échange simple où les objets échangés sont considérés prioritairement selon leur valeur d'usage : c'est le troc. Seule l'utilité concrète semble prise en compte. Ce type d'échange était courant dans ce qu'on appelle les "économies de subsistance", c'est-à-dire les sociétés ne visant aucune expansion ou développement. Cela ne signifie pas que ce type d'échange était dénué de toute valeur symbolique : les anthropologues (Mauss notamment) insistent sur la pratique du don/contre-don qui, outre ses aspects pratiques, correspondait bien à une forme d'échange symbolique, tout à fait déterminant pour l'intégration sociale et même pour l'instauration des hiérarchies.

Lorsque l'échange économique se développe, lorsqu'il se généralise, il y a lieu d'établir une équivalence ou un étalon, une mesure commune fixant la valeur : c'est la monnaie. L'échange n'est plus binaire (un bien contre un autre) mais ternaire (bien - monnaie - autre bien). À partir du moment où la monnaie existe, la valeur d'échange prend définitivement le pas sur la valeur d'usage : on n'échange plus une vache contre un cheval en fonction du seul besoin, on réduira les deux biens à leur valeur monétaire respective avant de procéder, après comparaison et calcul, à la transaction. 

"C'est pourquoi il faut que soient en quelque façon commensurables toutes les choses qui s'échangent. Et c'est à cela qu'est venue servir la monnaie, qui devient une sorte de moyen terme, puisqu'elle constitue la mesure de tout. Si bien que, évaluant aussi l'excès et le défaut, elle permet alors d'établir combien de chaussures équivalent à une maison ou à de la nourriture. Or le rapport du bâtisseur au cordonnier doit être tel nombre de chaussures pour une maison ou de la nourriture, car sinon, il n'y aura pas d'échange ni d'association entre eux. Et il n'y en aura pas si les choses échangées ne sont pas égales d'une certaine façon. Il faut donc qu'un certain étalon permette de tout mesurer, comme on vient de le dire plus haut." (Aristote, Éthique à Nicomaque)

L'échange peut devenir une activité en soi, dans le but unique de réaliser du profit (acheter moins cher que l'on ne vend) : c'est le principe du commerce.

Mais le profit implique le développement et l'extension du commerce, donc de passer d'une économie de subsistance à une économie de développement. Celle-ci impliquant les notions de concurrence et de compétition, on appelle cette nouvelle économie une "économie de marché" et de société de subsistance (essentiellement axée sur la production) nous passons à une société de consommation.

 

2) Économie de marché et société de consommation

L'idée de développement nous fait passer d'un type d'échanges basés sur les besoins naturels à des échanges basés sur des désirs, dont l'origine est mimétique (cf. Girard) et donc sociale, c'est-à-dire sur la quête de satisfactions supplémentaires (confort, enrichissement, prestige basé sur les possessions matérielles). Ce n'est plus seulement l'utilité mais la valeur symbolique (ce que l'objet représente socialement) qui prime ; c'est bien l'échange lui-même qui détermine la valeur et non plus l'usage. 

Concrètement l'économie de marché repose sur un principe simple qui est celui de l'offre et de la demande. Un produit se vend d'autant plus cher qu'il est très demandé et, corrélativement, proposé par un nombre réduit de vendeurs. 

Un "marché" est une zone d'échanges concurrentiels plus ou moins étendue, où les acteurs commerciaux poursuivent un seul but : susciter ou créer des besoins toujours plus nouveaux (des désirs en fait) et de moins en moins naturels. Cela rejoint par conséquent la notion de "société de consommation". Le but du commerce étant le profit, il faut pousser à la consommation par tous les moyens (publicité). Décalés par rapport aux besoins réels, les objets échangés prennent une dimension de plus en plus symbolique. Acheter un portable à un enfant de 11 ans, ce n'est pas répondre à un besoin réel, mais bien à un désir. Lequel ? Celui de faire comme les autres. Donc le portable devient le symbole de l'intégration sociale de l'enfant.

 

3) Économie et politique

Les échanges économiques possèdent donc un enjeu qui dépasse de loin la seule économie. Ce n'est pas pour rien que l'on parle d'"économie politique". 

D'abord il faut bien comprendre que l'économie de marché est régulée, ne serait-ce que par les lois communes en vigueur. L'on peut tout vendre et tout acheter, nonobstant les considérations morales, sauf ...si la loi l'interdit. Par exemple le commerce de la drogue. 

Ensuite, l'Etat lui-même peut se montrer plus ou moins "interventionniste" ou "protectionniste", dans le cadre d'une économie nationale. Exonérer d'impôts les investissements immobiliers, est un bon moyen pour doper la construction immobilière. En un sens donc, toute économie est politique parce qu'elle résulte toujours d'un choix, d’une stratégie étatique ou en tout cas collective.

Même à l'heure des GAFAM (sigle condensant le nom des 5 plus grandes sociétés au monde, lesquelles proviennent de l'économie numérique) et d'une économie presque complètement mondialisée, la conjoncture montre que des décisions relevant d'un engagement politique (ne serait-ce que pour contrer les décisions d'un Président) sont parfois prises par les grands acteurs commerciaux en vue d'une régulation et d'une rationalisation des échanges. L'enjeu étant de préserver les capacités de tous à poursuivre l'innovation (idée de développement dans le domaine technologique). Cela implique, certes, de continuer à créditer favorablement une certaine idéologie du "progrès".

 

4) Commerce et civilisation

Certains philosophes ont soutenu que le commerce et les échanges en général possèdent une vertu civilisatrice. Montesquieu écrit que "l'effet naturel du commerce est de porter la paix" (De l'esprit des lois).

Le commerce adoucirait-il les mœurs ? C'est le point de vue en général du libéralisme. D'une part le commerce a pour effet de transposer la concurrence guerrière et donc originellement meurtrière des Nations vers une "guerre" mondiale purement économique, équivalent à la paix. D'autre part la liberté d'entreprendre et de s'enrichir n'est que le prolongement de la souveraineté qui est reconnue à l'individu en tant qu'être essentiellement libre. Les deux arguments coïncident en ceci que celui qui travaille en vue de ses intérêts propres (profits), travaille aussi pour l'intérêt et l'enrichissement de tous. Adam Smith, considéré comme le fondateur de l'économie politique, soutient que l'égoïsme, à travers le système des échanges, produit des effets bénéfiques pour la collectivité.

"Mais l'homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et s'il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci : Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s'obtiennent de cette façon. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage... " (Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776)

Cependant Karl Marx a fait la théorie du "capitalisme", c'est-à-dire qu'il a réinterprété toute l'économie politique (et donc, d'un point de vue matérialiste, toute l'Histoire) en termes d'"exploitation de l'homme par l'homme" et de "lutte des classes". Pour Marx la "liberté sans scrupule du commerce" réduit les relations humaines à des relations d'intérêt et plonge les hommes "dans les eaux glacées du calcul égoïste". De plus, étant donné que les maîtres de l'économie (les riches) sont souvent les maîtres de la politique et les gestionnaires de l'État, l'on peut douter des vertus démocratiques et libératrices du commerce...

La course au profit ne conduit-elle pas à tous les excès et parfois à la négation de la personne? Par ex. le commerce des armes (commerce d'État) ou le commerce des corps comme le trafic d'organes ou la prostitution (commerce mafieux) ? On voit bien que du point de vue des Droits de l'homme, basés sur le respect de la personne, l'on ne saurait faire commerce de tout, même si factuellement c'est toujours possible. Bien sûr on dira la personne prostituée a choisi - plus ou moins - librement cette activité, mais cela ne signifie pas qu'elle le fasse en toute légalité ni dans son intérêt en tant qu'être humain (elle peut être abusée par des tiers, elle encourt de nombreux dangers, compromet sa santé et sa sécurité, etc.). Donc bien entendu il est "possible" de faire commerce de son corps, mais cela n'implique pas que cela soit souhaitable. Se rabattre sur l'argument "l'individu est grand, il fait ce qu'il veut et il sait ce qu'il fait", c'est faire fi de nombreux contre-arguments dont les plus probants restent les contraintes juridiques (la loi précise en général assez clairement les choses).

Il faut donc bien comprendre la dimension humaine de l'échange, qui en tant que tel n'est pas d'abord économique mais bien symbolique (sans parler de l'aspect juridique qui s'intercale). Si faire du commerce vaut mieux que faire la guerre, on ne peut instaurer la paix dans les relations humaines que grâce à l'art du langage ; et c'est pourquoi, pour une théorie des échanges, il convient de prendre en considération - au premier chef - non seulement les "échanges symboliques" mais les aspects symboliques de tout échange.

dm