La violence : définition d'un concept

 


1) Violence et subjectivité

a) La violence est-elle dans la nature ? La nature est-elle violente, et si oui, qu’est-ce qui est proprement violent en elle ? Pas la mort en elle-même, omniprésente, ou le processus de dégradation qui la précède puisque ce processus n’est qu’une des deux faces d’un même phénomène inhérent à la vie : le cycle de la génération/dégénération, croissance/décroissance. — Le déchaînement des éléments (orages, cataclysmes, etc.) ? Le comportement prédateur de certains animaux : le spectacle de deux fauves s’entretuant pour la possession d’un quartier de viande est-il violent ? — Si oui, il l’est comme spectacle seulement, c’est-à-dire du point de vue de l’homme. Est seulement violent ce qui, dans le spectateur, répond émotionnellement à cette manifestation – en soi parfaitement neutre — de force. 

La Nature en soi est si peu violente (même si elle peut paraître dure, cruelle, impitoyable... au cœur des humains) que selon une des premières conceptions philosophiques de la violence, celle d’Aristote, est qualifié de violent « ce qui s’impose à un être contrairement à sa nature ». Un mouvement violent, est celui d’un objet qui, par exemple fait pour aller tout droit, se met à tourner en rond, ou inversement. Tout ce qui arrête ou contrarie le cours naturel des choses sera dit violent. Or j’ai dit : “naturel” et non “nature” ; j’ai parlé de “sa” nature et non de “la” nature. Ce qui est naturel, ce qui est “ma” nature, n’est pas forcément identique à ce qui est “nature” (au sens de proche de la nature) : il est naturel de manger des hamburgers lorsqu’on est américain. L’on prend ici “nature” au sens de “nature des choses” ou de "normal" En tant que telle, donc, la nature est bien le contraire de la violence.

b) Force et violence. C’est pourquoi il convient de ne pas confondre force et violence. En un sens, l’on peut bien définir la violence comme le recours à la force pour soumettre quelqu’un : mais il est sous-entendu que cet exercice de la force est pratiqué contre le droit, contre la loi, ou tout simplement contre la volonté – c’est-à-dire encore du point de vue des hommes. On ne dira pas du policier, agissant dans le cadre de la loi, qu’il est violent, sauf s’il frappe trop fort ! De même si vous recevez malencontreusement une porte en pleine face, on ne dira pas de la porte qu’elle est violente, mais seulement qu’elle s’est refermée très fort, et que vous regrettez qu’elle ne soit pas en carton... Vous n’allez pas tenir la porte pour responsable, à moins que vous ne la teniez pour animée de mauvaises intentions à votre égard ; à moins que vous ne soyez animistes. L’on rejoint l’idée que la nature en soi n’est pas violente. — Pourtant l’on pourra considérer plus tard que la nature contient la violence, mais c’est à introduire la notion d’un “droit naturel”, ou d’un “droit de la nature”, c’est-à-dire par métaphore ou comparaison avec les choses humaines.

La violence est si peu réductible à la force que tout comportement violent peut assez justement être taxé de “faible” : le violent perd le contrôle de soi, s’abandonne à la colère, cède à ses instincts ou ses pulsions, etc. Comme l’écrit Jankélévitch : « Il ne serait pas exagéré de définir la violence : une force faible ». — Inversement, la force n’est pas seulement synonyme de contrainte ou de brutalité. On parle bien de la “force de caractère” ; et toute la morale stoïcienne repose sur la fermeté de la volonté, c’est-à-dire la maîtrise de soi

c) Violence et passion. Il n’est pas étonnant dès lors que, voyant une faiblesse en la violence, on relie (du moins dans une perspective philosophique classique) la violence à la passion. Ce qui en marque bien le caractère subjectif. Spinoza : « En tant que les hommes sont en proie à la colère, à l’envie, ou à quelque sentiment de haine, ils sont entraînés à l’opposé les uns des autres et contraires les uns aux autres, et d’autant plus redoutables qu’ils ont plus de pouvoir et sont plus habiles et rusés que les autres animaux » (Traité politique). Sous l’effet de la passion, les hommes deviennent violents, c’est-à-dire dangereux les uns envers les autres, ou tournés les uns contre les autres. Précisons avec Spinoza le sens des termes : [Colère] : « L’effort pour faire du mal à celui que nous haïssons s’appelle la Colère » (L’Éthique). [Haine] : « La Haine n’est autre chose qu’une Tristesse qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure, (...) celui qui hait s’efforce d’écarter et de détruire la chose qu’il a en haine » (ibid.). Tristesse et haine sont assimilées à une perte de puissance : l’homme subit, à travers son corps, l’action des réalités externes (= causes extérieures) dont certaines vont s’exercer en diminuant sa puissance d’agir, créant ainsi naturellement la haine.

Toujours dans l’optique qui conduit à assimiler violence et passion, citons Alain : « C’est un genre de force, mais passionnée, et qui vise à briser la résistance par la terreur. »  Le terme de “terreur” semble indiquer ici une autre dimension de la violence : une dimension morale.

d) La violence inconsciente. Néanmoins l’on peut critiquer tout rapprochement abusif entre passion et violence, car il existe des formes tout à fait “froides”, ou dépassionnées, de violence. Non même en raison d’un excès d’insensibilité de la part du bourreau, d’une sorte de raffinement extrême, mais tout simplement en raison d’une violence qui parfois n’a pas conscience d’elle-même. Elle n’en est pas moins subjective et réelle.  Par exemple les méfaits sadiques commis par des enfants. De même l’inquisiteur qui soumettait à la torture (à la “question”) l’hérétique n’avait pas conscience de se livrer aux violences les plus extrêmes : au contraire il s’agissait presque d’un service rendu : libérer un corps ou une âme du démon! — Tout étant alors une question d’appréciation de ce qu’est le bien d’autrui, hâtons-nous, pour ne pas avoir à justifier ce genre d’aberrations, de définir ce qu’est une “personne” et conséquemment ce que sont les “atteintes” à la personne.

 

2) Les atteintes à la personne

a) Définition de la personne. La personne est un être humain conscient et responsable de lui-même. L’on peut affiner, avec Kant, en rappelant que, en tant que sujet moral, la personne est une “fin en soi”, c’est-à-dire le contraire d’une chose. Confer la 2è formule de l’impératif catégorique : « Agis toujours de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. »  Or justement c’est le propre de la violence de traiter la personne comme une chose, de la traiter comme un moyen et non une fin (au sens de finalité, but en soi). Comme le dit Sartre : « La violence n’est pas un moyen parmi d’autres d’atteindre la fin, mais le choix délibéré d’atteindre la fin par n’importe quel moyen. C’est pourquoi la maxime de la violence est “la fin justifie les moyens” ».  L’homme n’est pas une monnaie d’échange ; on ne le sacrifie pas en vue d’une fin qui serait autre que lui-même. Mais si cette fin est le salut d’une Nation (constituée de personnes), par exemple, alors comme en temps de guerre il est permis de sacrifier (à titre de “moyen”, mais aussi de fin, puisque l’on se bat pour sa liberté) des hommes. — La fonction du sacrifice, hors de toute légalité reconnue (comme la guerre), n’est pas claire : si, après un naufrage, nous sommes 5 dans une barque qui ne peut supporter que 4 rescapés, doit-on sacrifier l’une des personnes pour sauver la vie des autres ? Et quelles seront éventuellement les modalités (démocratiques ?) d’un tel choix ?

Or évidemment une personne n’est pas une chose, même dans son aspect corporel. Un corps, ça n’est pas un “sac de viande”, c’est du vécu, de la durée, de la souffrance (pas seulement de la douleur), de la jouissance (pas seulement du plaisir), un corps c’est un espace-temps. Quant au sujet humain, disons, pour tout résumer, qu’il se compose d’un nom et d’un corps. Les deux sont parfaitement subjectifs. Qui ne respecte pas les deux ne respecte rien. Le droit est fondé sur ce double principe (il existe un “droit au nom” dont le vague permet de l’assimiler peu ou prou aux “droits de la personne”).

b) Le viol comme paradigme de la violence. Le Code civil (art. 1112) affirme : « Il y a violence, lorsqu’elle est de nature à faire impression sur une personne raisonnable, et qu’elle peut lui inspirer la crainte d’exposer sa personne ou sa fortune à un mal considérable et présent ». Le Code civil fait donc le lien entre la personne et la violence. Or il y a viol lorsqu’une personne n’est pas reconnue et traitée comme telle, ce qui est le cas lorsqu’elle subit une violence sexuelle : sa volonté contrainte et “forcée” (au sens, ici, où c’est faire un usage abusif de la force), sa liberté niée, sa dignité bafouée. Alain affirme : « La violence définit le crime lorsqu’elle s’exerce contre la personne humaine ». Le viol est bien un crime parce qu’il blesse de façon irrémédiable la personne entière à travers son intégrité (identité) sexuelle, bafouée. Seule une personne peut être violée, à moins que cela ne soit, plus radicalement encore, la loi elle-même qui commande de respecter la personne. « La violence (...) ne peut se définir sans relation à des lois qu’elle viole » dit Sartre. Bref n’affirmons pas que toute violence est criminelle, ce serait exagéré, ni que tout acte de violence s’assimile au viol, mais faisons du viol le paradigme de la violence, c’est-à-dire à la fois l’index, la référence, le triste modèle à partir duquel se déclinent tous les autres types de violence. 

c) L’inhumain. Il est des crimes et des violences qui passent les bornes de l’humain, qui non contents de violer l’humain tentent de le faire disparaître comme tel. Ce sont les crimes contre l’humanité. Tel est le cas du génocide, où l’on tente, non seulement de faire disparaître tous les corps, mais aussi d’effacer le nom lui-même (c’est la différence avec le “simple” massacre). Jankélévitch : « L’antisémitisme est une grave offense à l’homme en général. Les Juifs étaient persécutés parce que c’étaient eux, et non points en raison de leurs opinions ou de leur foi : c’est l’existence elle-même qui leur était refusée ; on ne leur reprochait pas de professer ceci ou cela, on leur reprochait d’être. »

A ce stade nous retrouvons une forme extrême de la “faiblesse”, associée dans un premier temps à la passion et opposée à la force. Ici nous l’opposerons à la dignité. Cette forme extrême, sur un plan collectif ou individuel, peut s’analyser comme désespoir. Réduite à elle-même, la violence est absurdité pure, désespoir de l’humain : c’est à désespérer de l’humain. Et aussi comme suicide et même nihilisme, comme le suggère Gusdorf : « Toute violence, par-delà le meurtre du prochain, poursuit son propre suicide. Elle est en effet destruction de soi ; les Anciens savaient déjà que la colère est une courte folie. La violence suppose un échappement au contrôle (...) Mais il arrive que le violent, une fois hors de soi, ne puisse à nouveau se posséder. Il fait confiance à la violence, méthodiquement (...) La violence se fait institution (...) nihilisme foncier. (...) celui qui traite l’autre comme un sous-homme devient lui-même un sous-homme. Tel est sans doute l’un des secrets les plus affreux du système concentrationnaire : tortionnaires et torturés pris dans un cycle infernal (...). »

 

Résumons ce grand principe, à savoir le caractère subjectif et humain (jusqu’aux franges de l’inhumain, donc) de la violence, par cette proposition de René Girrad consistant à radicaliser la violence dans le sens du meurtre (en cela toute violence s’en prendrait bien à l’humain), soulignant son caractère anthropologique : « Aux yeux des hommes archaïques, la violence est toujours la cause de la mort : elle peut jouer par effet magique, mais il y a toujours un responsable, il y a toujours meurtre. » (La violence et le sacré, 1972)