Affichage des articles dont le libellé est Expression. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Expression. Afficher tous les articles

Liberté d’expression, un malaise français ?

 


Transcription d'une interview donnée à une étudiante en journalisme enquêtant auprès de blogueurs et/ou professeurs de philosophie sur le thème de la "liberté d'expression". L'interview eut lieu (début 2014) à une période d'agitation médiatique autour de "l'affaire Dieudonné" notamment, ou l'un de ses nombreux rebondissements.


1) Où s’arrête la liberté d’expression ? Est-ce une question de morale, sociétale ou purement de législation ? Comment décide-ton de ce qui peut être dit et ce qui ne peux pas être dit ?

Il est évident que les dimensions morale, sociétale et juridique sont intimement liées, la première au titre de fondement semble-t-il. Cependant il s’agit avant tout d’une question d’ordre juridique. S’il s’agissait d’une pure question morale, ce ne serait pas l’« expression » sous forme de paroles ou d’écrits qui devraient être limité ou sanctionnée, mais les pensées elles-mêmes. Or la liberté de pensée, contrairement à la liberté d’expression, ne se négocie pas, elle demeure pleine et entière. Disons plutôt : « illimitée » et certes non « absolue » puisque nos pensées sont sujettes à toutes sortes de déterminismes, de phénomènes d’autocensure etc., mais aucune loi ne peut interdire de penser.  Par exemple, cela n’aurait aucun sens d’interdire à qui que ce soit d’« être » raciste, c’est-à-dire de « penser » en raciste… A la limite même on peut toujours s’en vanter en privé, tant que cela ne se traduit pas en déclaration publique. Si le Droit intervient au niveau de la liberté d’expression pour la limiter (comme elle le fait avec toute forme de liberté : la loi consiste toujours à limiter une liberté… tout en garantissant en contrepartie la part qu’elle autorise). Donc la loi ne s’intéresse pas à toute forme d’expression, seulement aux déclarations publiques, orales ou écrites, et elle ne le fait que dans la mesure où parler (ou écrire) constitue un ACTE (dire, c’est faire), car encore une fois la Justice ne se prononce que sur des actes et non sur des pensées ou des sentiments.

La liberté d’expression peut-elle être sans limites ?

 


De nombreux intellectuels, écrivains, militants politiques sont encore persécutés partout dans le monde pour avoir usé – abusé selon leurs accusateurs – de la liberté d’expression.

La liberté d'expression est une liberté fondamentale. Comme toute liberté naturelle, on la voudrait absolue ; comme toute liberté socialement réglementée, elle connaît des limites. Mais pourrait-on imaginer ou réclamer une liberté d'expression sans limites ?

La liberté : en apparence, c'est le fait de ne jamais être contraint, de faire ou de penser ce que l'on veut. L'expression consiste en général à extérioriser notre pensée, par la parole ou par l'écrit (la presse par exemple). La liberté d'expression est presque un pléonasme, puisque s'exprimer revient toujours à libérer quelque chose en nous. Généralement, elle est reconnue par la loi ; mais la loi impose également des limites à cette liberté.

Le problème est le suivant : en matière de liberté d'expression, faut-il "interdire d’interdire", comme on disait en 68 ? Ou bien faut-il reconnaître cette liberté absolue seulement en principe, et imposer des limites strictes en fait et en droit ? Mais selon quels critères moraux, politiques, philosophiques ?

La liberté en commun



1) La liberté morale. Liberté et devoir

a) Liberté morale, liberté de la volonté - Chacun sait que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » ! Cela signifie que, sur le plan social, la liberté connaît des limites, elle est fonction de droits et de devoirs. Commençons par les devoirs. Le premier devoir est de respecter la liberté d’autrui. Pour ça il faut le vouloir. Donc il faut réaffirmer la liberté de la volonté.

Reprenons donc le problème de la volonté : est-elle libre ou bien déterminée ? Kant situe le problème sur deux niveaux bien distincts : d’un côté psychologique (la question de nos motivations personnelles), de l’autre moral (la question de la responsabilité et du devoir). Sa thèse se présente sous la forme d’un paradoxe : "s’il nous était possible d’avoir, de la manière de penser d’un homme, telle qu’elle se manifeste par des actions, aussi bien internes qu’externes, une pénétration assez profonde pour que chacun de ses mobiles, même le plus infime, nous fût connu, ainsi que toutes les circonstances externes qui agissent sur lui, nous pourrions calculer la conduite future d’un homme avec autant de certitude qu’une éclipse de lune ou de soleil, et cependant prétendre que l’homme est libre". La justification que donne Kant de cette contradiction est la suivante : ce n’est pas du même point de vue que l’homme peut être dit libre ou déterminé. Il est déterminé en effet du point de vue de son caractère psychologique ou empirique, c’est-à-dire du point de vue de ce que nous pouvons connaître de lui dans l’expérience, d’après la suite de ses actions telles qu’elles sont déterminées par leur succession dans le temps. Il est libre en revanche du point de vue de son caractère intelligible ou moral, ce que Kant appelle encore l’”être en soi”. Il faut donc bien distinguer entre deux types de causalité : d’un côté la causalité par nécessité (celle de la nature), de l’autre la causalité par liberté ou volonté autonome. Cette causalité libre, Kant concède qu’elle n’est pas « naturelle » et qu’elle contrarie le déterminisme. Elle doit donc être supposée. "La liberté doit être supposée comme propriété de la volonté de tous les êtres raisonnables" affirme Kant, à la suite de Descartes. Cette supposition est nécessaire pour affirmer l’éthique, le caractère absolument incontournable de la moralité, et au final la coresponsabilité sociale… (cf. cours Devoir, cours Religion).

Liberté ou libération ? (problématique)

 


Immédiatement, l'on serait tenté de définir la liberté comme le pouvoir de faire ce que l’on veut, ce qui revient à assimiler la liberté avec un pouvoir d'agir, une puissance. Or, considéré dans l’absolu, ceci ne s’applique qu’à une forme « naturelle » de liberté, beaucoup plus fantasmée que réelle, en ce sens que les limites justement « naturelles » de cette puissance d’agir sont bien vite atteintes - vu la faiblesse de notre constitution corporelle. Le contraire de la liberté se rencontrerait dans l’impossibilité d’échapper à la nécessité naturelle. Dans ces conditions, autant affirmer que la liberté n'existe pas vraiment ; il est clair qu’on ne peut pas tirer de la Nature l’idée de liberté (bien que, poétiquement peut-être, elle puisse nous aider à l’imaginer). Le fatalisme ou le déterminisme - deux versions d’une même nécessité - ne nous octroient qu’une liberté d’action aléatoire et limitée. Or l’homme, en tant que personne, a d’autres exigences : il vise l’indépendance et une autonomie spirituelle.

La violence exprime-t-elle quelque chose ? (problématique)

 


La violence exprime quelque chose. C’est le discours le plus commun, une sorte de credo : la violence a bien “une raison”, un motif, et naturellement, on “s’exprime” par la violence... Sans doute. On tente de répondre ainsi à la question : pourquoi la violence ? Faut-il dire pour autant que la violence exprime à sa façon, laisse apparaître les motifs et les raisons qui l’ont fait naître ? De ce point de vue, la violence “exprime” au sens où elle révèle, lève le voile sur ce qui est caché, occulté (volontairement ou non) ; elle est la traduction, la trahison, ou encore le symptôme, l’indice d’une vérité oubliée ou refoulée : par exemple une injustice, un déséquilibre social, un désir inassouvi. — On peut sans doute expliquer cet enchaînement de causes psychologiques, psychanalytiques, sociologiques, politiques..., c’est-à-dire les sources de la violence. On peut aussi expliquer comment un individu ou une société se sert de cette violence, paradoxalement, pour la conjurer.

La violence n’exprime rien. Mais expliquer ne suffit pas ; il faut pouvoir justifier, accepter, c’est-à-dire “comprendre” la violence. De ce point de vue, aucune explication ne suffit. Notre point de vue de philosophe sera beaucoup plus éthique que scientifique : que faire face à la violence ? — Par principe, nous sommes tentés d’assimiler la Liberté avec l’Expression, au point de faire de la “liberté d’expression” une sorte de pléonasme (exprimer c’est toujours libérer quelque chose). Comment alors prétendre que la violence, que l’on suppose être le contraire de la liberté, puisse représenter un mode d’expression ? De ce point de vue, la violence n’exprime rien car elle est justement le refus de l’expression. Violenter ou exprimer, cogner ou parler : il faut choisir !

Mais, avant d'affronter cette problématique proprement éthique (à quoi sert la violence ?), il convient de proposer une définition de la violence qui prenne en compte toute sa dimension subjective et morale, puis il s'agira d'analyser ses causes possibles à la fois psychologiques, anthropologiques, et sociales.

dm


Le langage est-il rationnel ?

 


Introduction

Nous savons que la recherche de la Vérité – sinon la possession de celle-ci – est la signature de toute démarche philosophique authentique. Or la philosophie a promu le discours rationnel comme condition d’accès à la vérité, comme l’être-vrai des choses, le réel contraire de l’illusion. Pour elle, « parler le langage de la raison » est un impératif, mieux même : c’est un pléonasme !

Certes le langage n’est pas d’emblée ou pas toujours rationnel, il semble bien d’abord expressif, et vise avant tout la communication entre les êtres. Mais le langage comporte une rationalité intrinsèque en tant que système forcément cohérent : toute langue en effet se définit comme un système de communication, conventionnel beaucoup plus que « naturel » chez les humains. De plus, le langage se veut avant tout porteur de sens et de significations. A ce titre il ne sert pas seulement la raison mais aussi l’imagination. Il existe notamment une « fonction poétique » du langage que d’aucuns jugent essentielle.

A l’échelle de l’humanité, le langage constitue le socle de la culture et la condition de la vie sociale : il est avant tout une fonction de communication.

A l’échelle individuelle, c’est par le langage que l’homme exprime sa pensée : il pense, il n’est conscient et il ne raisonne que dans l’élément du langage.

L’apparition de la faculté linguistique est un phénomène long, lié à l’évolution de la boite crânienne et aux techniques de fabrication d’outils de l'Homo habilis (plus de 2 millions d'années) jusqu’à l’Homo sapiens beaucoup plus récent : "outils pour la main et langage pour la face sont deux pôles d’un même dispositif" affirme l’anthropologue Leroi-Gourhan.

Quelques définitions :

1° D’abord la langue : la langue représente un système particulier de mots, un ensemble fixé dans une société donnée (ainsi parle-t-on de la langue française ou anglaise), un pur produit de l'évolution sociale et ethnique.

2° Le langage lui-même se définit comme la principale faculté humaine de communication. Elle est universelle, tous les hommes la possèdent malgré les handicaps ou les pathologies possibles. Le problème est celui de la finalité de cette fonction : expression de soi, de l'être, communication vers l'autre (et donc rationalité), création du sens et de la signification (et donc connaissance) ?

3° La parole, ensuite, désigne l’acte individuel par lequel s’exerce concrètement la fonction du langage, et ceci grâce aux organes de la phonation (glotte, pharynx, etc.). Comme tout acte, cet acte de parole suppose un sujet. Et comme tout acte encore, il peut changer la réalité : la parole n'est pas sans conséquences…

Il y a une grande différence entre le langage humain et le langage animal. Le cri des animaux exprime un affect, une émotion, parfois il annonce un comportement ou répond à celui d'un congénère. Il y a bien communication animale au moyen d’un langage. Pourtant ce langage n'est pas articulé en phrases (le cri constitue par lui-même une phrase, un message). Chaque langage animal est un code comportant des signaux ayant une signification précise et limitée, donc il n’est pas aussi individualisé que le langage humain ; l’homme dispose lui aussi d’un code, la langue qu’il utilise, mais il peut en faire varier infiniment la signification. Entre le langage animal et le langage humain, il y a la même différence qu’entre l’instinct et le comportement conscient, volontaire.

Qu’est-ce qu’un artiste ?

 


Inspiration et expression. - Si l’on reconnait à la création artistique la nécessité d’un objet, qui est l'œuvre, il faut bien lui reconnaître aussi la nécessité d’un sujet : c'est l'artiste. Il existe deux grandes conceptions qui définissent les rapports de ce sujet avec sa création. Soit l’on dit qu’il est “inspiré”, il se situe au-delà des autres hommes (c’est surtout le génie "traditionnel"), soit l’on dit qu’il s’”exprime” individuellement (c’est plutôt l’artiste au sens ordinaire, et moderne). En même temps, les termes "inspiration" et "expression" forment les deux faces d'un même processus de création, une même "respiration" : inspirer, parce qu'il faut bien avoir quelque chose à dire, exprimer parce qu'il faut bien le dire, et le dire bien. Dans le premier cas, l'accent sera mis sur le contenu : les artistes inspirés, au premier rang desquels prend place le "génie", sont censés nourrir l'humanité ; dans le second cas, l'accent sera mis sur la forme, la forme même de l'expression, et sur la singularité du geste par lequel un individu (ordinaire) donne le meilleur de lui-même en "pâture" à d'autres individus.

L'oeuvre d'art, de l’imitation de la nature à l'imagination en liberté

 

Vieux souliers aux lacets… de Vincent van Gogh (1886)


1) Représentation et expression

Une œuvre comporte des signes sensibles (visuels, sonores, etc., car l'œuvre elle-même est sensible) qui représentent des objets, qu'ils soient matériels (une chaussure) ou abstraits (l'amour), existants (des humains) ou inexistants (des martiens). Mais un panneau publicitaire peut représenter aussi ce genre de choses. Donc ce qui distingue une œuvre d'art de tout autre message est sa dimension subjective et personnelle. Autrement dit, on ne se demande pas seulement ce que représente une œuvre d'art, mais aussi ce qu'elle exprime. Par exemple, la représentation de l'amour peut être triste, désespérée, ou au contraire jubilatoire et excitante… La représentation est par nature objective, tandis que l'expression se veut subjective.