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Émile Benveniste : le symbole et la culture

 


« En posant l'homme dans sa relation avec la nature ou dans sa relation avec l'homme, par le truchement du langage, nous posons la société. Cela n'est pas coïncidence historique mais enchaînement nécessaire. Car le langage se réalise toujours dans une langue, dans une structure linguistique définie et particulière, inséparable d'une société définie et particulière. Langue et société ne se conçoivent pas l'une sans l'autre. L'une et l'autre sont données. Mais aussi l'une et l'autre sont apprises par l'être humain, qui n’en possède pas la connaissance innée. L'enfant naît et se développe dans la société des hommes. Ce sont des humains adultes, ses parents, qui lui inculquent l'usage de la parole. L'acquisition du langage est une expérience qui va de pair chez l'enfant avec la formation du symbole et la construction de l'objet. Il apprend les choses par leur nom ; il découvre que tout a un nom et que d'apprendre les noms lui donne la disposition des choses. Mais il découvre aussi qu'il a lui-même un nom et que par là il communique avec son entourage. Ainsi s'éveille en lui la conscience du milieu social où il baigne et qui façonnera peu à peu son esprit par l'intermédiaire du langage.

À mesure qu'il devient capable d'opérations intellectuelles plus complexes, il est intégré à la culture qui l'environne. J'appelle culture le milieu humain, tout ce qui, par-delà l'accomplissement des fonctions biologiques, donne à la vie et à l'activité humaine forme, sens et contenu. La culture est inhérente à la société des hommes, quel que soit le niveau de civilisation. Par la langue, l'homme assimile la culture, la perpétue : ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s'identifie chaque' société. La diversité des langues, la diversité des cultures, leurs changements, font apparaître la nature conventionnelle du symbolisme qui les articule. C'est en définitive le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, la langue et la culture. » (Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale)


E.B. est un linguiste célèbre par sa "théorie de l'énonciation", cad l'étude du langage "en situation", le langage comme phénomène social. Le thème du texte est précisément le rapport entre langage, société et culture. Le problème est de savoir comment opère cette union : est-ce un fait historique ou une nécessité structurelle ? La thèse de l'auteur apparaît à la fin du texte : "c'est en définitive le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, le langage et la culture". On atteint cette conclusion par trois étapes : 1) langue et société sont intrinsèquement nouées ; 2) : l'acquisition du langage chez l'enfant est une expérience sociale ; 3) : la langue est le véhicule d'une culture, inhérente à toute société

Caddie et burqa

 


1) En mai 2010, cette photo de Jean-Baptiste Mondino, figurant pourtant en couverture du dernier album du chanteur Damien Saez, (« J'accuse ») a été interdite d'affichage dans les couloirs du métro parisien par l'Autorité de régularisation professionnelle de la publicité. Juste ou pas juste ?

2) Septembre 2010. Le Parlement français a voté l'interdiction du voile intégral dans les lieux publics qui doit entrer en vigueur en 2011. Cela concerne le port du niqab - qui ne laisse voir que les yeux - et de la burqa - qui masque l'ensemble du corps. Juste ou pas juste ?


Peut-on dire que toutes les cultures se valent ?

 


Si tous les hommes et tous les peuples possèdent une culture, il est évident que toutes les cultures ne se ressemblent pas ; elles sont multiples et non identiques. Pourtant, malgré leurs différences, les cultures sont-elles également respectables et bonnes pour l’homme ? Sous cet angle qualitatif, peut-on dire que toutes les cultures se valent ?

A propos du mot « culture », sa signification varie sensiblement selon qu’on l’emploie au singulier ou au pluriel. « La » Culture représente l’édification humaine en général, ce qui « élève » un individu et fait de lui un homme à part entière. « Une » culture (particulière) représente plus précisément l’ensemble des mœurs, des conduites, des valeurs, des croyances (mythiques ou religieuses), des caractéristiques sociales, économiques, techniques, linguistiques, inventées par les hommes et propres à un groupe humain donné à un moment donné. Ce dernier sens est manifestement celui qui prévaut dans notre sujet, lequel nous invite à questionner non seulement « les » cultures mais « toutes » les cultures : peut-on dire qu’une culture en vaut une autre, sans exception aucune ?

Pour comparer les cultures et pouvoir préciser éventuellement en quoi elles se valent, il faut dans un premier temps dégager ce qu’elles possèdent en commun, soit l’« essence » même de la Culture. La culture doit alors nous apparaître comme un phénomène humain universel rendant, de ce point de vue, toutes les cultures équivalentes. Mais dans un second temps, il faudra bien en venir à ce que chacun peut observer, sur un plan accidentel et non plus essentiel, à savoir les différences flagrantes entre les cultures : dès lors, comment résister à la tentation de « juger » ou d’« évaluer » les cultures étrangères en utilisant ses propres critères culturels comme référence absolue ? Cependant, si l’ethnocentrisme s’avère inacceptable, devons-nous céder pour autant au relativisme lâche du « tout se vaut » ? Nous devrons bien chercher, dans un troisième temps, des critères universels de « civilisation » (s’ajoutant à ceux de la « culture » proprement dite) ou plus simplement des « principes » permettant de condamner certaines pratiques et certains actes, commis souvent « au nom » des particularités culturelles, mais indignes de l’homme et de toute culture véritable.

Certaines coutumes peuvent-elles être qualifiées de "barbares" ? (problématique)

 


Quand les européens débarquèrent en Amérique, ils découvrirent des coutumes très étranges, très différentes des leurs (catholiques), dont ils ne comprirent pas la signification et qu'ils interprétèrent comme "barbares" et condamnables. Ils répondirent eux-mêmes par la violence et depuis (Cf. La "Controverse de Valladolid", procès tenu en Espagne en 1550) l'Histoire a reconnu qu'un génocide a été commis par les conquistadores. Qui étaient les barbares ? Peut-on, plus généralement, qualifier certaines coutumes de "barbares" ?

Le mot "barbare" était employé par les Grecs pour désigner tous ceux dont la langue était étrangère et donc incompréhensible pour eux.  C'était une manière de rabaisser les peuples voisins en soulignant leur absence de culture, de civilisation, voire d'humanité. En effet l'on a tendance à qualifier de "barbare", généralement, tout ce que l'on ne comprend pas et que l'on méprise. D'autre part le terme connote indiscutablement une idée de violence, de brutalité, et peut s'appliquer à des comportements "inhumains".

Par ailleurs les "coutumes" sont des usages ou des pratiques entérinées par une culture particulière ; elles ont à ce titre une raison, une signification symbolique, du moins à leur origine. N'est-ce pas justement lorsque cette signification s'altère avec le temps que certaines coutumes peuvent devenir – a fortiori aux yeux des étrangers – dérangeantes, inappropriées, voire intolérables et barbares ? Qu'est-ce qui justifie, aujourd'hui, les fameuses séances de "bizutages" censées symboliser et favoriser l'intégration des nouveaux étudiants au sein des Grandes Écoles, alors que nous constatons régulièrement de nombreux "dérapages", à savoir que ces "honorables" coutumes sont surtout l'occasion d'infliger de cruelles humiliations "parce que cela s'est toujours fait et parce qu'on les a subies nous-mêmes avant" ? Comment faire la part entre de "vraies" coutumes honorables, valorisantes, réellement culturelles, et des pratiques condamnables qui ne font que dissimuler leur barbarie derrière le voile de la culture et de la tradition ?

Le problème est donc de savoir s'il faut respecter également et systématiquement toutes les cultures et toutes les coutumes, ou bien si nous pouvons faire valoir d'autres critères de jugement, sans se contenter d'opposer notre propre culture aux cultures étrangères "dérangeantes".

Dans un premier temps il convient de rappeler ce qui, à l'évidence, fonde toute culture et donc la plupart des coutumes : le respect d'une appartenance sociale, ethnique, religieuse, linguistique. Les coutumes traduisent des valeurs indéniables, traditionnelles. Ce serait faire preuve d'ethnocentrisme que de les nier et de vouloir leur disparition.

Inversement, nous devons bien admettre que certaines coutumes, surtout les plus archaïques, comportent des aspects violents (les sacrifices par exemple) qui entrent en conflit avec d'autres valeurs actuelles (comme les Droits de l'Homme, les droits des femmes…). Ce serait faire preuve d'un "relativisme" irresponsable que de ne pas en tenir compte.

Finalement, la solution ne consiste-telle pas dans l'établissement de critères civilisationnels (universels) tels que certaines coutumes pourraient être "démasquées" comme étant non culturelles, ayant perdu toute signification symbolique et donc toute justification (les coutumes discriminantes à l'égard les femmes, par ex.) ?

dm


Nature et culture, culture et civilisation

 


A) Approches et définitions de la culture

 

1) Étymologie

Le mot "culture" vient du verbe latin "colere" qui signifie d’abord "cultiver son champ" ou plus généralement le lieu que l'on habite. Le mot "colture" est pour sa part attesté en 1150. A l'origine il s'agit donc d'un travail de transformation et de valorisation, qui implique de s'approprier un lieu et de le protéger, ainsi que le mode de vie qui s'y rattache. D'où, enfin, l'idée d'honorer, vénérer, comprise dans le noyau même du mot culture : "culte". Toujours la notion de culture gardera cette signification première de "racines", d'appartenance à un lieu, un territoire, et par extension, à des valeurs. L'étymologie noue, dès l'origine du mot, un élément de fait ou "immanent" (habiter un lieu, un pays) et un élément de valeur ou "transcendant" (transformer et honorer ce lieu). La valeur ou la valorisation, l'enrichissement et le perfectionnement sont le propre de la Culture en général.

C'est également ainsi qu'il faut entendre le verbe "se cultiver" appliqué à l'individu : se cultiver revient à se valoriser, s'améliorer, par l'instruction, l'éducation, la transmission des arts et des savoirs.

Gilbert Simondon et les objets techniques

 


« La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. [...]

En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une véritable faute logique. Les idolâtres de la machine présentent en général le degré de perfection d'une machine comme proportionnel au degré d'automatisme. Dépassant ce que l'expérience montre, ils supposent que, par un accroissement et un perfectionnement de l'automatisme, on arriverait à réunir et à interconnecter toutes les machines entre elles, de manière à constituer une machine de toutes les machines. Or, en fait, l'automatisme est un assez bas degré de perfection technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier bien des possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles. L'automatisme, et son utilisation sous forme d'organisation industrielle que l'on nomme automation, possède une signification économique ou sociale plus qu'une signification technique. Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. Une machine purement automatique, complètement fermée sur elle-même, dans un fonctionnement prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est douée d'une haute technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines ouvertes suppose l'homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres. Loin d'être le surveillant d'une troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef d'orchestre. » (Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques)

 

Ce texte traite de notre manière de percevoir les objets techniques. Connaissons-nous la vraie nature des objets techniques et de leur perfectionnement ? Quelle conséquence, quelle aliénation peut résulter d'une méconnaissance éventuelle ? Selon l'auteur notre aliénation dans ce monde provient d'un contre-sens culturel et philosophique : nous considérons les machines comme des étrangères et comme des ennemies, parce que nous supposons faussement que leur essence réside dans l'automatisme.

Bergson : machinisme et culture

 


« Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l'accuse d'abord de réduire l'ouvrier à l'état de machine, ensuite d'aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si l'ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu'aux prétendus amusements qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu'il aura choisi, au lieu de s'en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d'ailleurs impossible) à l'outil après suppression de la machine. Pour ce qui est de l'uniformité du produit, l'inconvénient en serait négligeable si l'économie de temps et de travail, réalisée ainsi par l'ensemble de la nation, permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et de développer les vraies originalités. » (Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion)

 

Problème et articulations du texte

Ce texte de Bergson traite du "machinisme", c'est-à-dire de l'usage intensif qui est fait des machines dans la production de type industriel. En quoi le machinisme change-t-il les rapports du "travailleur" avec la culture ? Le gain de temps réalisé lui permet-il de se tourner davantage vers la culture intellectuelle, ou bien au contraire l'industrie des loisirs l'entraîne-t-il toujours plus loin des œuvres de l'esprit ?

Ce que l'on peut reprocher au machinisme, ce n'est pas de "réduire l'homme à l'état de machine", comme on dit, c'est d'avoir promu une forme de culture sans originalité. Mais avant tout, le machinisme apporte une économie de temps et de travail qui devrait donner l'occasion aux ouvriers de se cultiver, étant entendu que la vraie culture est "originale" et "intellectuelle".

Le monde de la technique et du travail est-il le meilleur des mondes possibles ? (problématique)


Premières définitions : technique, travail, culture

Comme activité naturelle, le travail est en général la transformation de la matière ("travail de l'érosion" par exemple). Comme activité humaine – qui seule nous intéresse ici – le travail implique un effort de production qui débouche sur une véritable transformation du monde. C'est pourquoi en un sens le travail fait partie de la "culture" qui s'ajoute à la simple "nature" (sans préjuger ici d'une quelconque identité originelle de la dite "nature", concept problématique s'il en est). Toutefois, l'aspect proprement "culturel" du travail réside plus précisément dans les savoir-faire et les techniques, toujours particulières, qui l'accompagnent par définition. La technique accompagne le travail pour plus d'efficacité, mais nous le verrons aussi, la technique dans un certain sens réduit le travail…

A propos de la technique, on oublie trop souvent qu'elle est une composante essentielle de la culture, au point qu'on oppose parfois artificiellement le caractère pratique et concret de la première au caractère soi-disant "intellectuel" de la seconde. On oublie que la technique est un savoir. Conformément à l'origine grecque du mot et de la notion (technè), la technique est d’abord un savoir-faire : au départ il s'agit simplement d'un ensemble de règles ou de procédés empiriques, acquis par l'expérience puis transmis par l'homme, destinés à permettre la production d'un objet ou la réalisation d'une tâche. Or "règles" et "transmission" sont deux éléments constitutifs de toute culture.

Quant à la « science », le mot renvoie d’abord au terme grec épistémè qui désigne initialement le savoir théorique. Or la science et la technique ont évolué au fil des siècles, au point que le mot technique désigne maintenant un ensemble d'applications concrètes et utilitaires de la science (surtout la physique), toujours plus ou moins liées à la fabrication ou à l'utilisation des machines : dans ce cas on parlera plus précisément de "technologie". Est apparu plus récemment le vocable composé "techno-science" qui suggère bien le caractère indissolublement lié des deux notions : en effet les conditions d'exercice de la science théorique et de la recherche dite "pures" sont devenues dépendantes du progrès technique lui-même et sont soumises à la même finalité sociale utilitaire.