Gilbert Simondon et les objets techniques

 


« La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. [...]

En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une véritable faute logique. Les idolâtres de la machine présentent en général le degré de perfection d'une machine comme proportionnel au degré d'automatisme. Dépassant ce que l'expérience montre, ils supposent que, par un accroissement et un perfectionnement de l'automatisme, on arriverait à réunir et à interconnecter toutes les machines entre elles, de manière à constituer une machine de toutes les machines. Or, en fait, l'automatisme est un assez bas degré de perfection technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier bien des possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles. L'automatisme, et son utilisation sous forme d'organisation industrielle que l'on nomme automation, possède une signification économique ou sociale plus qu'une signification technique. Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. Une machine purement automatique, complètement fermée sur elle-même, dans un fonctionnement prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est douée d'une haute technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines ouvertes suppose l'homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres. Loin d'être le surveillant d'une troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef d'orchestre. » (Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques)

 

Ce texte traite de notre manière de percevoir les objets techniques. Connaissons-nous la vraie nature des objets techniques et de leur perfectionnement ? Quelle conséquence, quelle aliénation peut résulter d'une méconnaissance éventuelle ? Selon l'auteur notre aliénation dans ce monde provient d'un contre-sens culturel et philosophique : nous considérons les machines comme des étrangères et comme des ennemies, parce que nous supposons faussement que leur essence réside dans l'automatisme.

Les articulations du texte (ou encore le raisonnement de l'auteur, le plan de l'argumentation) : très distinctement le texte se divise en deux parties. Partie 1 : Le misonéisme est en réalité une phobie de l'étranger : une espèce de xénophobie. Les 2 premières phrases énoncent la thèse (machine = étranger) ; phrase suivante : la machine contient pourtant de l'humain, elle est une conception et une projection de l'homme; enfin la dernière phrase de la première partie dénonce l'aliénation dans la culture : nous sommes victimes d'une culture qui n'intègre pas dans ses valeurs celle du mécanisme. La partie 2 tente de rétablir la vérité concernant le principe des objets techniques : ce n'est pas l'automatisme qui caractérise la machine mais, à partir d’un certain degré de perfectionnement, la capacité de recevoir, de traiter, et même de chercher les informations, soit une forme d’intelligence proche de celle des humains : ce qui est plutôt logique ! La première phrase dénonce une véritable faute logique, une contradiction inhérente à la culture. Ensuite, depuis "le véritable perfectionnement" jusqu'à "une augmentation de l'automatisme", l'auteur explique en quoi consiste le perfectionnement des machines : en fonction d'une certaine marge d'indétermination, c'est la capacité à recevoir et à traiter l'information extérieure, on pourrait dire son "interactivité". Enfin le dernière phrase utilise une métaphore qui revient à comparer l'homme et la machine à des artistes œuvrant et collaborant.

Deux phrases remarquables.

« Son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture » : les valeurs et les concepts faisant partie de la culture excluent le mécanisme. Pourquoi ? La culture se veut "humaniste" et "spirituelle" ; or la machine est mécanique et matérielle, elle est supposée "bête". Erreur ! N'oublions pas que la machine est fille de l'homme.

« Le fonctionnement d'une machine recèle une grande marge d'indétermination. » Certes l'automatisme fait partie de la machine, c'est même ce qui la différencie essentiellement de l'outil. Mais le propre de la machine est l'autonomie bien davantage que l'automatisme. Et sa capacité à recevoir des informations pour s'adapter et, donc, gagner ne autonomie. Au final, la machine tend à rejoindre l'humain.

 

Prolongement. La guerre avec les machines aura-t-elle lieu ?

D'après Simondon il y a un malentendu entre les hommes et les machines. Incomprises, elles paraissent étrangères, et par suite font figure d'ennemies potentielles. Pourrait-on aller jusqu'à la guerre avec les machines ? Fantasme de science-fiction ou bien réalité pour demain ?

Une guerre est un conflit global, soit entre Etats, soit entre "espèces" (comme ici). La but de la guerre est de dominer l'adversaire afin de le soumettre à sa loi. Dans ce cas les machines voudraient-elles faire de nous machines ? Ou bien nous réduire à l'état de "combustibles" (comme dans le film Matri) ? C'est un fait que nombre d'histoires de science-fiction développent ce thème : les machines se "retournent" contre les humains. Les dominés deviennent à leur tour dominants... Mais si les machines sont si intelligentes, n'est-ce pas parce qu'elles sont aussi (ou encore) humaines ? Dans ce cas l'hypothèse d'une guerre devient paradoxale.

Les machines restent des images et des réalisations de l'intelligence humaine. Elles ne forment pas un monde à part, leurs objectifs sont aussi les nôtres. D'autre part les machines sont peut-être intelligentes, dans un sens, mais cela ne leur confère pas la capacité de vouloir quoi que ce soit ; il y a loin de l'intelligence à la conscience ! Pour que les machines se "retournent" contre les hommes, il faudrait d'abord qu'elles puissent de retourner contre elles-mêmes, ce qui est (entre autres funeste privilège) le propre de l'homme ! En résumé leur autonomie n'atteint pas celle des hommes, elle ne mérite pas le nom de "liberté. 

Conclusion, la guerre n'aura pas lieu, mais ce fantasme conserve un sens : il symbolise notre aliénation dans la culture (comme le dit Simondon) tant que nous ne reconnaîtrons pas les machines à leur juste valeur.

dm