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“L’esprit libre” de Nietzsche (commentaire de Par-delà bien et mal, partie II)

 


Par-delà bien et mal, Prélude d'une philosophie de l'avenir (Jenseits von Gut und Böse - Vorspiel einer Philosophie der Zukunft ) fut publié en 1886 à compte d’auteur. Le titre fut premièrement traduit en Par-delà le bien et le mal par Henri Albert. Néanmoins, la traduction Par-delà bien et mal rend mieux compte du fait que Nietzsche entend se placer au-delà d'un couple de valeur, et non de chacune de ces valeurs considérées seules. Il comporte une préface, neuf parties et un postlude, "Du haut des monts", qui est un poème. Les neuf parties sont composées de 296 aphorismes, une forme que Nietzsche privilégie.

Ce "prélude à une philosophie de l'avenir" s'ouvre sur une critique des préjugés des philosophes, à commencer par leur croyance en la valeur absolue de la vérité, et annonce un nouveau type de penseur : "l'esprit libre", seul capable de redonner du sens à l'existence humaine en créant des valeurs nouvelles. Contre la croyance en l'existence d'un bien en soi et d'un mal en soi, contre la dualité même du bien et du mal, Nietzsche juge qu'"il n'y a pas de phénomènes moraux du tout, mais seulement une interprétation morale des phénomènes".

Dans la première partie de l’ouvrage, "Des préjugés des philosophes”, précédant précisément "L’esprit libre”, Nietzsche va s'intéresser en premier lieu à l'activité philosophique, plus exactement aux philosophes eux-mêmes et à leurs "préjugés" L'accusation semblera étonnante car les philosophes ne sont-ils pas, depuis toujours, les ennemis des préjugés ? Pour Nietzsche, les philosophes ont des préjugés "supérieurs", notamment de cette nature : ils croient au pouvoir absolu de la pensée (que fait donc la pensée sinon se penser elle-même ?), en l'existence de l'esprit, et par-dessus tout ils croient en la vérité ! Qu'est-ce donc que cette volonté des philosophes de rechercher la vérité ? De rechercher un ordre, un être "essentiel", une "chose en soi" ? Pourquoi l'apparence aurait-elle moins de valeur, pourquoi le sensible serait-il haïssable ? Selon Nietzsche cet héritage platonicien d'une recherche de l'absolu, d'un principe en dehors du monde révèle en vérité une crainte de la vie.

Errare humanum est

 


Introduction

« L’erreur est humaine ». Que dit cette expression, que dit-elle de l’erreur, et que dit-elle de l’humain ? En quoi l’erreur est-elle humaine, quelle est la positivité de l’erreur ? En quoi la non prise en compte de l’erreur et de sa positivité s’avère t-elle finalement inhumaine ? La mauvaise habitude, la plus enracinée sans doute, consiste à assimiler l’erreur avec la faute puisque nous pensons qu’une erreur résulte toujours d’un faux jugement imputable à une conscience. Mais la faute n’est pas seulement une erreur que l’on rapporte à un sujet et (donc) que l’on condamne moralement ; bien souvent, pour nous, l’erreur de l’Autre est constitutive de la faute. Il s’agirait donc au moins de lever ce refoulement et de déculpabiliser l’erreur ; il s’agirait d’aller au-delà de la faute, vers la civilisation, en reconnaissant les vertus civilisatrices de l’erreur comme composante normale de toute recherche.

Faut-il toujours dire la vérité, toute la vérité ?

 


Le mensonge est bien souvent considéré comme la faute morale par excellence, et la Religion fait état d’une « Sainte horreur du mensonge »… Pourquoi ? Pourquoi faudrait-il toujours dire la vérité, toute la vérité ? Ne dit-on pas, au contraire, que « toute vérité n’est pas bonne à dire » ? 

La vérité est l’objet même de la connaissance, voire l’objet du désir. Elle possède un sens formel (la cohérence du discours) et un sens matériel (la conformité avec le réel). Mais les deux sont liés, spécialement quand il s’agit d’être sincère, honnête, bref de ne pas mentir : je dis la vérité quand mon discours est cohérent parce que conforme à la réalité ! C’est du moins ce qu’autrui attend de moi quand je m’adresse à lui. Il est clair que l’expression « dire la vérité » sous-entend qu’on s’adresse à autrui. Le problème prend donc immédiatement une tournure éthique ou morale : quand il s’agit de parler et de communiquer, le respect pour la vérité est inséparable du respect pour autrui. Le devoir est ainsi au cœur du problème (« faut-il »). Quelle va être la priorité de mon devoir : la vérité absolue et sans condition, le bien et l’intérêt d’autrui, ou les deux réunis ? Dire la vérité, est-ce toujours « bon » pour moi-même et pour autrui ?

Deux mots permettent de préciser le problème : « toujours » et « toute ». « Toujours » indique le caractère inconditionnel et universel d’une action (quelques soient les circonstances, de temps et de lieux, etc.). « Toute » renvoie à la totalité et, d'une certaine façon, à l’idée d’absolu. Dire toujours la vérité, ou dire toute la vérité, est-ce la même chose ? Peut-on séparer, ou du moins distinguer les deux obligations, comme le suggère l’articulation de la phrase marquée par la virgule ?

Dans un premier temps, nous tenterons de maintenir ensemble les deux obligations, toujours et toute ; puis nous les relativiserons également ensemble (pas toujours, pas toute), avant de proposer une solution faisant droit à la moralité mais non à l’intransigeance aveugle : toujours certes, mais pas toute tout le temps, à tout moment et n’importe comment.

Faut-il dire la vérité ? Une question d'éthique

 


La source religieuse de ce problème moral

Le mensonge est bien souvent considéré comme la faute morale par excellence et la religion fait état d’une « sainte horreur du mensonge »… Pourquoi ? Il faut se rappeler ici que la religion judéo-chrétienne se fonde sur la croyance en une parole vraie, pas seulement la croyance en l’existence de Dieu, mais la foi en un Dieu qui se manifeste en parlant, pour énoncer une Loi juste. Ce n’est pas un Dieu auquel il faudrait obéir parce qu’il serait terrifiant, vengeur, sanguinaire comme dans le paganisme. Mais plutôt parce qu’il dit la vérité. Moïse croit en Dieu parce qu’il croit Dieu, il croit en la véracité de sa parole, parce qu’il sait qu’il ne ment pas ; et le peuple de Moïse croit ce dernier pour les mêmes raisons ; et les disciples de Jésus croient en celui-ci parce qu’ils croient en sa parole. Bref, le rapport de la religion avec la vérité relève bien d’un « dire-vrai » ; la religion se veut d’emblée et essentiellement « morale ». Et c’est pourquoi le pire des péchés est le mensonge (même si le 1er commandement demande de « ne pas tuer », implicitement il faut bien d’abord respecter la parole qui commande de ne pas tuer…). Il faut se rappeler de cette source religieuse du problème pour comprendre l’attitude rigoriste et intransigeante de certains philosophes, comme Kant, qui sans s’inspirer directement de la religion arrivent à la même conclusion.

Peut-on dire en toutes circonstances : « à chacun sa vérité » ? (problématique)

 


En période d'élections, dans une démocratie, il paraît normal que chacun exprime son opinion, discute celle des autres, et finalement se prononce (vote) en fonction de ses idées, sa vision des choses, « sa vérité »... Malgré la diversité des opinions émises, le résultat des élections fera apparaître une majorité et, qu'on le veuille ou non, chacun devra se rallier à l'expression de la volonté populaire qui désignera un vainqueur. Chacun aura le droit de conserver ses opinions, pourtant une sorte de « vérité officielle » aura émergé en un instant «T» et certaines décisions politiques, certaines réformes devront être validées. La démocratie est ainsi fondée sur ce principe selon lequel la vérité - dans ce domaine qui est celui des idées politiques - peut jaillir du dialogue et de la recherche du consensus. Chacun sait bien qu'en matière de morale ou de politique, de culture en général, la vérité reste toute relative. Cependant il est d'autres domaines où la Vérité semble "chez elle", présente de manière indiscutable, comme les mathématiques ou les sciences exactes, et l'on voit mal comment dans ces domaines l'on pourrait affirmer : « à chacun sa vérité » !

Les doctrines niant l’existence de vérités absolues : relativisme, scepticisme, perspectivisme, et subjectivisme

 


Le relativiste soutient que la vérité est propre (relative) à chacun ; le sceptique énonce quel que soit le problème posé, qu’il n’y a pas de vérités ; le perspectiviste soutient qu’il y a plusieurs vérités ; le subjectivisme défend la priorité des vérités personnelles et existentielles.

 

a) Le relativisme du sophiste Protagoras

Les « sophistes » étaient, dans la Grèce antique, des personnages ayant une importance considérable. Ils étaient des experts en matière de discours, et on pourrait les comparer à des sortes de conseillers. Socrate a beaucoup combattu les sophistes, leur reprochant précisément ne négliger la recherche de la vérité, au profit de la seule efficacité du discours (persuader les gens). Mais les sophistes développaient aussi une pensée théorique et nous allons nous attacher à l’un d’entre eux, Protagoras, connu pour défendre une conception « relativiste » de la vérité. La vérité est « relative », il n’y a pas de vérité absolue. Mais relative à quoi ?

Protagoras disait : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Cette phrase suffit déjà à comprendre que toute affirmation est limitée, quant à sa vérité ou à sa fausseté, aux capacités humaines de voir et de comprendre. Il n’y a donc pas de vérité en soi ou absolue mais seulement une vérité humaine, à l’échelle humaine. Peut-être que ce qui est vrai pour nous ne serait pas vrai pour des dieux ou pour des microbes !

Fort de cette conviction, pourquoi se convaincre qu’il n’existe qu’une seule solution pour un problème donné ? Protagoras considérait que sur toute chose on pouvait faire deux discours exactement contraires, défendre tantôt le blanc et tantôt le noir ! Mais s’il est possible d’émettre deux discours opposés sur une même chose, lequel est le plus juste, qui va trancher ? Protagoras répond que c’est le plus « utile », en fonction de ce que telle ou telle personne recherche, à tel ou tel moment : « A la vérité, ce qui paraît juste et honnête à chaque cité est tel pour elle, tant qu’elle en juge ainsi » disait-il. A chacun sa vérité ! Au fond Protagoras ne distingue pas opinion et vérité, contrairement à Socrate et Platon.

On voit bien l’intérêt mais aussi les limites d’une telle doctrine : tant que l’on se pose des questions pratiques (comment conduire telle action correctement), elle est tout à fait valable, mais dès qu’il s’agit de réfléchir à des valeurs applicables pour tous (ce qui n’était pas forcément une préoccupation courante dans l’antiquité), elle nous mène dans un mur, puisqu’elle refuse de généraliser, encore moins d’universaliser, quelque affirmation que ce soit.

Matrix avec Platon : ce monde est-il une prison ?

 


Résumé de l"allégorie de la caverne" de Platon

Extrait du Livre VII de La République, œuvre maîtresse de Platon, ce passage est un dialogue entre Socrate et un certain Glaucon, dans lequel le premier relate un étrange scénario. On peut distinguer quatre parties dans ce qu’il est convenu d’appeler « l’allégorie de la caverne ». La première parle d’une grotte où sont gardés prisonniers plusieurs hommes, enchaînés au cou et aux pieds, condamnés à rester immobiles pour le restant de leurs jours, à regarder sur le mur de la caverne s’agiter des ombres. Ces ombres sont créées par d’autres hommes, libres, derrière un mur, dans le dos des prisonniers, lesquels s’imaginent que les voix qu’il entendent proviennent des ombres. Pour ces prisonniers, les ombres sont la réalité. La seconde partie relate l’évasion de l’un des prisonniers, une évasion douloureuse et ‘assistée’ par les hommes libres, qui le forcent à découvrir par lui-même la vérité : lui et ses semblables étaient manipulés. La vérité lui apparaît tout d’abord comme mensongère, puisque brutale et déstabilisante pour quelqu’un qui est restée toute sa vie dans la pénombre et l’illusion. Mais progressivement - et c’est ce que relate la troisième partie - ses yeux s’ouvrent, acceptent la réalité et l’homme acquiert le savoir. Il a conscience de sa liberté, et préfère naturellement son actuelle condition à celle qu’il avait dans la caverne. Dans la quatrième partie, l’homme libéré rejoint ses anciens semblables dans la caverne, mais prête à rire : ses yeux s’étant habitué à la lumière du soleil, il se trouve une nouvelle fois déstabilisé, ce qui pousse à croire aux hommes enchaînés qu’entreprendre de faire le même trajet que lui peut leur être néfaste. A tel point qu’ils projetteraient même de le tuer !

L’idéalisme de Platon (l’allégorie de la caverne)

 


Le contexte

Platon est un philosophe grec né en 428 / 427 av. J.-C. et mort en 348 / 347 av. J.-C. à Athènes, principal disciple de Socrate, contemporain de la démocratie athénienne et des « sophistes » (voir plus loin) qu'il critiqua vigoureusement. Il est l’auteur d’une œuvre écrite très importante dont l’influence est considérable jusqu’à nos jours.

L’idéalisme est une doctrine philosophique qui peut recevoir plusieurs définitions et qui peut s’appliquer à de nombreuses théories philosophiques, dont celle de Platon. Au sens courant, être « idéaliste » signifie accorder beaucoup d’importance aux « idées », avoir des « idéaux », et généralement se plaindre du fait que la réalité ordinaire est très éloignée de ces idéaux. On connait l’expression aimer d’un « amour platonique », qui signifie un amour purement sentimental voire intellectuel, et non charnel. Plus précisément, l’idéalisme platonicien affirme la réalité des idées (les « idées » sont les essences des choses, leur définition, et leur vraie réalité) et inversement le peu de réalité des choses sensibles et matérielles. L’idéalisme platonicien soutient que dans la vie ordinaire, d’une part nous sommes illusionnés par les images et les apparences (ce que relaie l’adage bien connu « les apparences sont trompeuses »), qui ne reflètent pas la réalité des choses, d’autre part nous sommes abusés par nos propres opinions individuelles, justement parce qu’elles ne se fondent que sur les apparences et sur un seul point de vue, alors qu’il faudrait utiliser notre raison et notre intellect pour saisir l’essence complexe des choses, c’est-à-dire leur vraie réalité. La vérité est donc ce que recherche continument un philosophe digne de ce nom.

Un enjeu pédagogique et politique. Le passage connu sous le nom « allégorie de la caverne » est extrait du livre VII de l’ouvrage principal de Platon intitulé La République. Ce titre nous donne un aperçu de l’enjeu essentiellement politique de ce texte. Le point de vue de Platon est que la Cité idéale devrait être gouvernée par un Roi Philosophe, un sage éclairé et guidé par le principe du Bien, assisté par des magistrats eux-mêmes savants ; Platon met donc en cause le principe démocratique d’un gouvernement du peuple où il ne voit justement que le règne de l’« opinion » (opinions confuses, contradictoires). Il s’agit donc, pour Platon, de tracer le programme d’une éducation aussi parfaite et aussi poussée que possible dont pourront tirer profit les futurs dirigeants. Fixer les priorités d’ordre métaphysique : ce qui est réel et vrai et qu’est-ce qui ne l’est pas. Puis fixer les priorités d’ordre épistémologique et éducative : ce que l’on doit connaître et apprendre si l’on veut accéder aux plus hautes fonctions.

Une allégorie en général est une représentation concrète (image, tableau, récit) utilisée pour exprimer une idée abstraite. Cette figuration peut être complexe et se poursuivre sur l’ensemble d’un récit, ou dans un tableau, de telle manière à ce que chaque élément du récit ou du tableau corresponde à un élément du symbolisé, dans un parallélisme constant. On dit « allégorie de la caverne », car Platon a en effet tenté une mise en scène où tous les éléments de l’histoire ont une signification symbolique. Après un premier exposé relativement abstrait (voir plus loin « le paradigme de la ligne ») Platon imagine donc un récit qui se veut davantage dynamique et pédagogique, donc convaincant. Il s’agit du récit d’une ascension relatant le destin d’un être d’exception. Dans l’esprit de Platon, ce personnage pourrait être Socrate…

Pourquoi chercher la vérité ? (problématique)

 


Opinion et vérité 

Pourquoi chercher la vérité ? Et d’abord pourquoi ne pas la chercher ? N’est-ce pas courir après une chimère ? Ne dit-on pas fréquemment « à chacun sa vérité » ? Nous discutons quotidiennement entre amis, en familles… Chacun avance « son » « opinion » qu’il tient pour « vraie »… Les avis divergent, peinent à se rejoindre, nous finissons par nous séparer (bons amis, ou fâchés, cela dépend !) et c’est ici que nous lâchons cette formule : « à chacun sa vérité »… Cela signifie plutôt « à chacun son opinion », ou bien « chacun pense comme il veut », lorsque précisément nous ne parvenons pas à nous mettre d’accord… Certes d’un côté cela manifeste une certaine tolérance vis-à-vis d’autrui, mais d’autre côté cela sonne plutôt comme un constat d’échec… Reste que l’opinion et la vérité ne sont pas synonymes : comment deux opinions opposées pourraient-elles être également vraies en même temps ? Par exemple, comme peut-on affirmer en même temps : « le Covid-19 est un maladie bénigne » et « le Covid-19 est une maladie dangereuse ? » La vérité, c’est que cela dépend (l’âge, les comorbidités du sujet, etc.), autrement dit la vérité est souvent complexe alors que les opinions sont souvent tranchées, sans nuances, mêlées d’affectivité et de croyance…

Rien ne nous autorise à confondre opinion et vérité. Une « opinion » est une idée, un jugement, ou une affirmation personnelle à propos de la réalité de quelque chose ou d’une qualité de quelque chose. Elle peut être plus ou moins réfléchie. Il y a donc potentiellement autant d’opinions que d’individus, mais bien sûr nombre d’opinions sont partagées, et plus elles le sont, plus elles auront une apparence de vérité (une apparence seulement, car une collectivité entière peut aussi se tromper).

Mais la vérité se meut naturellement dans le domaine de l'objectivité et non dans celui de la subjectivité qui reste celui de l'opinion ou même de la croyance. En tant qu'objective une vérité est soit prouvable (science), soit démontrable (mathématiques), soit justifiable rationnellement (philosophie, morale). Bien sûr dans ce dernier cas, il faut s’attendre à plusieurs justifications concurrentes. Et même dans la science, il existe des théories divergentes, des controverses. 

Le raisonnement et la science de la logique

 


a. Le fondement et la finalité de la logique

Si la raison est une faculté naturelle, présente en chaque être humain, au moins potentiellement, le raisonnement est la mise en œuvre dans le discours de cette faculté.

Le mot "logos" en grec désignait justement le discours rationnel, par opposition au "muthos" (récit légendaire).

Raisonner revient donc à tenir un discours dans lequel les affirmations sont justifiées par une exigence de cohérence logique. Aristote a formulé (sans le nommer comme tel) le "principe de non-contradiction" : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport » (Métaphysique). Ce principe dit tout simplement que l'on n'a pas le droit de se contredire, d'être incohérent : on ne peut pas dire une chose et son contraire en même temps et sous le même rapport… Si l'on avait le droit de se contredire, ce serait reconnaître que le langage n'a aucune signification ; il faudrait donc nier la signification de cette dernière proposition, celle qui prône le droit de se contredire, etc. En réalité la démonstration correspond à un besoin éthique élémentaire : celui de s’accorder avec autrui ! La démonstration a donc une finalité concrète.

La finalité et les bienfaits du raisonnement (comparé à la croyance, surtout) sont de deux ordres : 1) L'autonomie du sujet raisonneur. D’une façon générale l’usage de la raison nous rend autonome et libre (plus besoin de demander à quiconque les réponses). Mais aussi et parallèlement : 2) sortir du "quant-à-soi", permettre le dialogue, la compréhension mutuelle par la discussion. Car si le raisonnement est un enchaînement d'affirmations, la discussion est un enchaînement de raisonnements, souvent contradictoires, mais dont le résultat final doit être autant que possible l'accord, le "consensus", la paix…

Prendre conscience (Au-delà de l'illusion)

 


L'expression "prendre conscience" a l’immense intérêt de “dé-substantialiser” presque entièrement la conscience : on n’en fait plus un substrat ou même un état mais un processus, un mouvement, un progrès. On croit généralement qu'on est conscient comme on respire, mais c'est un tort ; on est conscient comme on marche ! La conscience, c'est comme de se tenir droit, cela demande un effort. Un effort, ou plutôt une attention. A quoi ? A la réalité

La fonction des événements

Le problème se pose en ces termes : l’on peut être conscient au sens d'être éveillé, et en même temps avoir besoin d'être réveillé, au sens où l'on pourrait bien vivre dans l'illusion… On pourrait même être conscient de soi mais en même temps être déconnecté de la réalité. Dans ce sens, "prendre conscience" serait une reconnection avec la réalité : comme si, finalement, la conscience vraie était moins un rapport à soi qu'un rapport véridique avec la réalité

Leibniz, la conscience de soi et le monde

 


« Descartes a très bien signalé que la proposition : "je pense, donc je suis", est une des vérités premières. Mais il eût été convenable de ne pas négliger les autres vérités de même ordre. En général, on peut dire que toutes les vérités sont ou bien des vérités de fait, ou bien des vérités de raison. La première des vérités de raison est le principe de contradiction ou, ce qui revient au même, le principe d'identité, ainsi qu'Aristote l'a remarqué justement. Il y a autant de vérités de fait premières, qu'il y a de perceptions immédiates ou, si l'on peut ainsi dire, de consciences. Car je n'ai pas seulement conscience de mon moi pensant, mais aussi de mes pensées, et il n'est pas plus vrai ni plus certain que je pense, qu'il n'est vrai et certain que je pense telle ou telle chose. Aussi est-on en droit de rapporter toutes les vérités de fait premières à ces deux-ci : "Je pense", et "des choses diverses sont pensées par moi". D'où il suit non pas seulement que je suis, mais encore que je suis affecté de différentes manières. » (Leibniz, Remarques sur la partie générale des principes de Descartes)


Explication (et méthodologie)




L’objet de la connaissance philosophique

 


Le désir de savoir et la connaissance désintéressée (Aristote)

« Ce fut l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, ce furent les difficultés les plus apparentes qui les frappèrent, puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils cherchèrent à résoudre des problèmes plus importants, tels les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’univers. (...) Ainsi donc, si ce fut pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, il est clair qu’ils poursuivaient la science en vue de connaître et non pour une fin utilitaire. Ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque tous les arts qui s’appliquent aux nécessités, et ceux qui s’intéressent au bien-être et à l’agrément de la vie, étaient déjà connus, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Il est donc évident que nous n’avons en vue, dans la Philosophie, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons homme libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit libre, car seule elle est à elle-même sa propre fin.»