L’étranger ne reste pas éternellement un ennemi… Avec les « lumières » (cf. Rousseau) l’étrangeté finit par être domestiquée et la peur vaincue, de sorte qu’on finit par se rassembler dans un « monde » commun où l’on se ressemble. Un monde où l’on reste finalement des étrangers les uns les autres, mais cette fois sans le savoir… C’est le monde « social », « les autres », où l’on ne rencontre autrui que derrière un masque (un rôle). Entre d’une part l’étranger perçu comme ennemi et comme objet de haine, et d’autre part le Prochain aimé et respecté, il y a donc une place pour le « semblable », cet autrui qui nous ressemble pour le meilleur et pour le pire, tantôt adversaire tantôt partenaire, tantôt détesté tantôt apprécié, etc. parce que nous partageons avant tout un même monde. Martin Heidegger (20è) : « Les autres » ne désignent pas la totalité de ce que je ne suis pas, de ce dont je me distingue ; au contraire, les autres sont plutôt ceux dont le plus souvent on ne se distingue pas soi-même et parmi lesquels on se trouve aussi. Le monde auquel je suis est toujours un monde que je partage avec d'autres, parce que l'être-au-monde est un être-au-monde-avec... Le monde de l'être-là est un monde commun. L'être-là... est un être-avec-autrui. » (Être et temps)
1. - La constitution d’un monde objectif et commun
- Monde et univers. - Ce qu’on appelle généralement le « monde » désigne à la fois les hommes et l’espace/temps habité par les hommes. Les animaux ont un monde qui se limite à leur territoire. En dehors de ces limites plus rien n’existe. Au contraire le monde humain est a priori illimité et infini, car l’homme n’habite pas seulement un monde, mais un univers, c’est-à-dire l’ensemble des points de vue possibles sur le monde. L’univers en général, c’est le monde du réel plus le monde des possibles… Or d’où proviennent ces possibles multiples sinon directement d’autrui, chaque autrui étant un monde de possibles que je ne connais pas, donc un univers. Cela dit, même si la rencontre avec autrui m’ouvre en quelque sorte un univers infini, nous ne pouvons concrètement vivre-avec autrui que parce que nous bâtissons ensemble un même monde, à la fois constitué et limité mentalement : le monde de l’objectivité.
– Le monde de l’objectivité. - Si les hommes habitent un même monde, un monde objectif, c’est parce qu’ils ont les mêmes facultés de penser, de percevoir et de concevoir. Par exemple nous percevons et nous concevons tous identiquement cet objet comme étant une table : c’est objectif. En tant que sujets, plus précisément en tant que sujets transcendantaux, capables de synthétiser intellectuellement nos expériences, nous posons et nous constituons des objets. D’où la notion de « monde objectif ». Comme l’a révélé Husserl dans ses Méditations cartésiennes, autrui est déjà impliqué directement dans le “je pense”. Lorsque Descartes dit : « je pense donc je suis », il sous-entend que n’importe qui peut le dire à son tour. Autrui (alter) est sous-entendu dans Ego parce qu’il s’agit d’un Je universel. On peut encore affirmer, un peu paradoxalement, que la subjectivité est d’emblée intersubjectivité.
– Des univers possibles. – De fait, au quotidien, nous avons évidemment besoin des autres, de leur présence, pour constituer notre monde personnel. C’est la structure même de notre conscience qui l’impose : celle-ci n’est pas un objet dans le monde mais un point de vue sur le monde. C’est pourquoi lorsque nous rencontrons autrui, nous partageons son point de vue, nous entrons grâce à lui dans un univers (qui certes communique avec le nôtre). La solitude physique est supportable, mais autrui doit être présent dans nos pensées. La folie, ce n’est pas l’absence de raison, c’est l’absence d’autrui dans nos pensées (voyez le paranoïaque dans son délire, il vous exclut de son discours, il ne s’adresse à personne, sauf à un « grand Autre » imaginaire). Il est vrai que l’isolement physique entraîne l’isolement mental.
Un exemple littéraire : Vendredi ou les limbes du Pacifique, le roman de Michel Tournier. Le narrateur (Robinson) relate comment la solitude forcée lui fait perdre tout repère intellectuel et sensible, en même temps que toute dignité. On s’aperçoit qu’un monde sans autrui – c’est-à-dire ici le semblable, qu’il soit aimé ou non – est un monde limité, sans possibilité de voyage, sans extrapolation possible. Chaque homme représente un point de vue sur le monde, et l’ensemble des points de vue sur le monde représente un univers infini. Pas seulement un monde, un univers : un monde ouvert, grâce à autrui.
2. - La lutte pour la reconnaissance et l’aliénation à l’image
– Le monde social et la lutte pour la reconnaissance. – On ne rencontre s’abord autrui que dans le monde social ; or si l’on en croit Hegel, celui-ci est le théâtre d’une lutte pour la reconnaissance… Rappelons que pour Hegel le but de tout être humain est de parvenir à la connaissance de soi, mais il s’agit d’affirmer une identité qui soit aussi reconnue par les autres, une identité objective et pas seulement subjective. Or les rapports sociaux sont par nature inégalitaires, donc la reconnaissance passe inévitablement par une suite de conflits. Dans l’Histoire, ces conflits ont pris successivement deux formes. Le premier est décrit par Hegel comme étant “la dialectique du maître et de l’esclave” (ou du seigneur et du serf). Hegel explique que le maître et l’esclave ont réciproquement mais différemment besoin l’un de l’autre. Le maître est immédiatement reconnu du fait qu’il a accepté de mettre sa vie en jeu pour préserver sa liberté (c’est ce qui définit un maître : préférer la liberté à la vie, la conscience à la matière) ; seulement il a besoin de l’esclave pour survivre, et se contente alors de jouir de ses biens. L’esclave, lui, a préféré sacrifier sa liberté pour conserver sa vie, et il le paye en travaillant pour le maître. Seulement, en travaillant, il devient peu à peu le maître du monde alors que le maître n’est plus que le maître de lui-même.
Justement, la forme moderne du conflit n’est autre que le monde du travail : Hegel relayé par Marx, on pourrait décrire aussi bien le conflit des classes sociales jusqu’à l’évènement « Révolution ». Mais la logique des conflits sociaux, aujourd’hui, est certainement beaucoup moins dialectique et idéologique. Le monde du travail, le monde de l’entreprise – on nous le répète assez – est avant tout un challenge. Autrui y apparaît tour à tour comme un « adversaire » et comme un « partenaire ». Ces sont là termes d'entreprise, langage d’une société qui glorifie le gain et les affaires, la productivité et la concurrence, une société pour laquelle être « combatif » est une vertu cardinale. Mais au fond, n’en a t-il pas toujours été ainsi dans le monde social ? Si nous n’avions pas les contraintes du travail et de l’économie, où gagner sa vie implique de dépasser les autres, nous aurions encore les contraintes et les codes de l’honneur, à l’ancienne, où conserver sa place dans la hiérarchie sociale implique de dominer autrui.
– L’aliénation à l’image. - Le vrai problème est plutôt de savoir si nous ne devons pas, justement, regarder « au-delà » du social si nous voulons conserver une chance de « rencontrer » vraiment autrui. Autrement dit, comment passer déjà du semblable au prochain ? Pour cela analysons la structure du regard et le passage de l’image au regard. Le regard que nous portons sur autrui est ambigu, à la fois objectivant et subjectivant. Objectivant parce que le regard réduit autrui à cet objet particulier qu’est une image (« tu veux ma photo ? »). Ce n’est jamais agréable d’être réduit à une image, même si cette image est bonne. Elle est toujours réductrice et aliénante. L’image n’est jamais juste, elle est juste une image…
C’est toute l’ambiguïté de ce qu’on appelle le « semblable » (par opposition au Prochain). Le semblable est lié au « semblant » de l’image. Le semblable est d’abord celui qui me ressemble, en termes d’image. Il s’agit moins d’une ressemblance physique que d’une ressemblance sociale, une question d’appartenance ou de voisinage. C’est pourquoi les classes sociales existent, où tout est question d’image. L’image, l’apparence, les biens que l’on montre, signent l’appartenance à une classe. Nos relations avec « les autres » en société ne peuvent être que superficielles, faussées par l’image qu’on donne ou qu’on nous renvoie.
- En même temps, la vie sociale consiste à jouer un rôle, on peut dire plus sérieusement : assumer une fonction, tenir une place. Mais c’est toujours en portant un masque : celui du personnage qui cache la vraie personne. Il peut difficilement en être autrement, car jamais nous ne pouvons réduire ce que nous sommes à un rôle dans la société. Ainsi le médecin ou le professeur, malgré leurs sincérités et leurs compétences, jouent – au moins en partie – au médecin et au professeur… A la limite celui qui ne joue pas, ou qui s’imagine ne pas jouer, est le plus suspect de tous et le plus fou, car cela signifie qu’il prétend vraiment incarner un type, une fonction, sans aucune distance… Le garçon de café joue aussi, nécessairement, au garçon de café. Un peu trop, dans la description qu’en donne Sartre dans le texte ci-après. C’est en quoi justement on voit qu’il est une conscience, paradoxalement, une conscience qui joue à se nier, à devenir un rôle, un personnage, plus ou moins statufié ; mais l’on devine qu’il est aussi « autre chose », une autre personne. Il n’y a pas d’être en-soi du garçon du café ; le garçon de café, même s’il en rajoute, même s’il en fait trop, est un être pour-soi… libre – mais qui se refuse. C’est un exemple de ce que Sartre nomme la « mauvaise foi ». Au-delà de la fonction, du rôle, de l’image qu’il se donne dans la société pour « tirer son épingle du jeu ».
Jean-Paul Sartre : « Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d'un pas un peu trop vif, il s'incline avec un peu trop d'empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d'imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d'on ne sait quel automate tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu'il rétablit perpétuellement d'un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s'applique à enchaîner ses mouvements comme s'ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s'amuse. Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l'observer longtemps pour s'en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n'y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d'investigation. L'enfant joue avec son corps pour l'explorer, pour en dresser l'inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. » (L’Être et le néant)
– Au-delà de l’image - Cependant le regard peut-être aussi un vecteur de reconnaissance. Car au-delà de l’image que je forme d’autrui, je ne peux ignorer son regard. Autrement dit je perçois forcément sa subjectivité. Comme si le regard (sujet) venait fatalement percer l’image (objet). Lorsque le tortionnaire s’acharne sur sa victime, ce n’est pas seulement le corps qu’il veut détruire, c’est le sujet lui-même, cette lueur accusatrice qui persiste dans le regard de sa victime jusqu’à la fin. Donc on ne peut pas réduire le regard à une relation d’objet. Le regard a toujours la signification d’une parole : une plainte, une demande, une condamnation, une question… Que trouve-t-on au fond du regard ? Rien d’autre que l’ « âme » bien sûr, l'essence, l’humain proprement dit. Le Prochain.
dm
