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Autrui, le Prochain

 

Le bon Samaritain, de Luca Giordano


1. - Le respect et l’amour du prochain

– Au commencement, au moins dans notre culture plus que bimillénaire, il y a ce commandement biblique : "tu aimeras ton prochain comme toi-même". La formule suppose d'abord que l'on s'aime soi-même, ce qui n'est pas évident… Mais s'il s'agissait de l'amour narcissique, l'amour de soi que l'on sait égoïste et illusoire par définition, l'amour porté à autrui risquerait de souffrir de la même ambiguïté. Il faut donc admettre qu'il s'agit plutôt de l'amour propre, c'est-à-dire le respect que l’on a pour soi-même. Dans l'absolu, un tel respect pour la personne porte d'abord sur l'existence même, c'est le respect de la vie, de la vie qui nous a été donnée. Si bien qu'il est possible de relier ce principe au commandement premier : "tu ne tueras point". Cependant il s'agit ici d'un commandement religieux et non d'un principe philosophique, puisque d'une part il provient d'un Grand Autre non-humain (Dieu) et d'autre part il n'est pas fondé en raison mais sur la croyance et l'obéissance pure. 

La vérité sur l'Amour (commentaire du Banquet de Platon)

 


Présentation de l’œuvre

Le Banquet est une oeuvre composée aux environs de 380 avant J.-C, l’occasion pour Platon d’y développer sa conception de l’amour (comme dans le Phèdre, différemment). Elle est constituée principalement d’une série de discours portant sur la nature et les vertus de l’amour. A l’occasion d’une fête organisée en l’honneur du jeune tragédien Agathon, un certain nombre d’orateurs sont invités à faire l’éloge du dieu Eros, ce qui n’aurait jamais été fait. Les discours qui s’enchaînent alors manifestent tout ce que Socrate s’empresse habituellement de critiquer : une certaine forme de doxa, d’opinions convenues, de préjugés, ou de théories ne faisant jamais que refléter – sans distance critique - les mœurs de la société. A cela font justement exception les discours d’Aristophane et de Socrate qui tranchent par leur originalité et leur profondeur. 

C’est ainsi que Phèdre aligne dans son discours une somme impressionnante de banalités, plus respectueuses à l’égard des mœurs nobiliaires de l’époque que réellement admiratives à l’égard du dieu Amour (il est ancien, il fait autorité, il est noble, etc.). Pausanias se lance ensuite dans une série de distinctions en apparence plus philosophiques puisqu’il est question de deux Amours, l’un noble et l’autre vulgaire, de même qu’on distingue généralement deux Aphrodite, l’une Céleste l’autre vulgaire. Mais là encore il apparaît que la beauté et la noblesse de l’amour sont toujours liées au respect d’une position sociale convenable ; les vertus morales et les règles sociales que Pausanias demande de respecter au nom de l’Amour traduisent la domination d’une aristocratie conservatrice. De plus c’est une conception de l’amour et (surtout) de la sexualité fort éloignée de la nôtre qui est ici décrite. Nous nous représentons habituellement la relation sexuelle sur le mode de la complémentarité homme/femme. Or les anciens grecs la concevaient plutôt sur le mode d’une relation entre le supérieur et l’inférieur (hiérarchie), soit homme/femme, soit adulte/adolescent, soit à la limite homme libre/esclave. C’est ici qu’Aristophane, le célèbre auteur de comédies, devait prendre la parole, mais pris d’une soudaine crise de hoquet (ironie : serait-ce le discours de Pausanias qui ne « passe pas » ?), il cède provisoirement son tour au médecin Eryximaque, lequel tout en reprenant la distinction des deux Aphrodite, va littéralement « noyer » les vertus de l’Amour dans des considérations physiciennes et cosmologiques où il s’agit en toute chose d’établir une juste mesure, un équilibre, une harmonie universelle…

Le discours d’Aristophane se distingue notoirement des précédents en ceci qu’il est peut-être le premier à prendre au sérieux ce dont il s’agit, l’éloge de l’Amour, car il fait de celui-ci un élément primordial – à la fois essentiel et originel - de la nature même de l’homme. Est-ce donc Aristophane le « comique » qui va nous dire les choses les plus graves et les plus authentiques sur l’Amour et (surtout) sur la nature amoureuse des humains ? De fait Aristophane nous fait part d’une bien étrange légende (une parodie de mythe, en réalité) où l’Amour apparaît comme le remède au moyen duquel les humains cherchent à retrouver bonheur et plénitude.

Socrate prendra la parole juste après le discours d’Agathon. Ce dernier est très applaudi, et pour cause, c’est l’exemple type du discours rhétorique, gracieux et flatteur, totalement superficiel. D’ailleurs, c’est en prenant gentiment à partie Agathon, et en prenant le contre-pied de son discours, que Socrate va introduire son propre point de vue. Bien qu’il relate d’abord le récit d’une mystérieuse prêtresse (Diotime) à propos de l’origine d’Eros, Socrate s’emploie à soumettre le discours sur l’Amour aux exigences de la raison et de la dialectique ascendante qui ne vise qu’une chose : établir la vraie signification de l’Amour. Socrate se présentant lui-même comme l’amant de la sagesse, son discours semble faire triompher la doctrine de l’« amour platonique », cet amour de l’absolu qui est amour des Idées. Cependant la conclusion s’avère plus complexe et plus paradoxale. En effet dans ce dialogue, Socrate ne se pose pas vraiment en donneur de leçon, il suggère même que le savoir sur l’amour n’est pas transmissible, comme s’il s’agissait davantage de retrouver en soi-même la vérité de son désir. C’est du moins ce que son attitude ambiguë à l’égard d’Agathon et d’Alcibiade (dernier orateur qui se lance dans un éloge de… Socrate lui-même), à la fin du récit, laisse entendre…

La passion amoureuse

 


1) La passion comme catastrophe chez Platon

“Catastrophe” est à prendre ici au sens initial de “bouleversement”, “changement d’état”. 1° Première catastrophe, c’est le fait pour une âme de devoir subir la vie terrestre. Cela se produit quand l’âme a perdu ses ailes, et s’écrase. C’est une chute, qui ouvre ou expose à la passion. 2° Deuxième catastrophe, au sens plus étroit de la passion, lorsque l’âme rivée à son sort terrestre et impuissante perçoit quand même des réminiscences d’un passé plus “glorieux”, par exemple à travers la beauté terrestre : “A sa vue, comme s’il avait le frisson de la fièvre, il change de couleur, il se couvre de sueur, il se sent brûlé d’un feu inaccoutumé. A peine a-t-il reçu par les yeux les effluves de la beauté qu’il s’échauffe, et que la substance de ses ailes en est arrosée” (Platon, Phèdre). L’âme amoureuse doit alors gravir les échelons d’une passion pour une beauté de plus en plus idéale, de plus en plus absolue : l’amour de la beauté “en soi”. On peut y voir tout simplement l’amour (philosophique) de la vérité. 

Les paradoxes du désir amoureux

 



Le désir amoureux, dans sa dimension sentimentale aussi bien que sexuelle, représente chez l'homme l'expérience de désir la plus courante et aussi la plus intense. Elle est une forme essentielle du désir de l'autre, et aussi une forme du désir de reconnaissance. Or il est indéniable que ce désir – surtout dans la sexualité - se manifeste aussi comme désir de possession. Le paradoxe est le suivant : certes l'être (humain) vise l'être, l'esprit vise l'esprit, le cœur s’ouvre au cœur, mais de son côté le corps veut posséder le corps, et dit : « encore » ! La seule manière de se rapprocher réellement d'autrui, c'est de l'approcher spirituellement et physiquement, les deux étant inséparables. Certes le désir sexuel vise avant tout des corps, mais des corps animés, des corps conscients et parlants, qui peuvent "répondre" à ce désir par un autre désir… Cependant l'esprit et le corps semblent fonctionner "à rebours" l'un de l'autre. L'esprit se veut "ouverture", tourné vers l'altruisme, l'amour, tandis que le corps exige de jouir, donc de posséder… parfois au détriment de l'autre. Le désir sexuel vise clairement la "jouissance" (et pas seulement le "plaisir" : objet de la simple pulsion, ou "appétit"'), or par définition celle-ci est égocentrique.