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La liberté en commun



1) La liberté morale. Liberté et devoir

a) Liberté morale, liberté de la volonté - Chacun sait que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » ! Cela signifie que, sur le plan social, la liberté connaît des limites, elle est fonction de droits et de devoirs. Commençons par les devoirs. Le premier devoir est de respecter la liberté d’autrui. Pour ça il faut le vouloir. Donc il faut réaffirmer la liberté de la volonté.

Reprenons donc le problème de la volonté : est-elle libre ou bien déterminée ? Kant situe le problème sur deux niveaux bien distincts : d’un côté psychologique (la question de nos motivations personnelles), de l’autre moral (la question de la responsabilité et du devoir). Sa thèse se présente sous la forme d’un paradoxe : "s’il nous était possible d’avoir, de la manière de penser d’un homme, telle qu’elle se manifeste par des actions, aussi bien internes qu’externes, une pénétration assez profonde pour que chacun de ses mobiles, même le plus infime, nous fût connu, ainsi que toutes les circonstances externes qui agissent sur lui, nous pourrions calculer la conduite future d’un homme avec autant de certitude qu’une éclipse de lune ou de soleil, et cependant prétendre que l’homme est libre". La justification que donne Kant de cette contradiction est la suivante : ce n’est pas du même point de vue que l’homme peut être dit libre ou déterminé. Il est déterminé en effet du point de vue de son caractère psychologique ou empirique, c’est-à-dire du point de vue de ce que nous pouvons connaître de lui dans l’expérience, d’après la suite de ses actions telles qu’elles sont déterminées par leur succession dans le temps. Il est libre en revanche du point de vue de son caractère intelligible ou moral, ce que Kant appelle encore l’”être en soi”. Il faut donc bien distinguer entre deux types de causalité : d’un côté la causalité par nécessité (celle de la nature), de l’autre la causalité par liberté ou volonté autonome. Cette causalité libre, Kant concède qu’elle n’est pas « naturelle » et qu’elle contrarie le déterminisme. Elle doit donc être supposée. "La liberté doit être supposée comme propriété de la volonté de tous les êtres raisonnables" affirme Kant, à la suite de Descartes. Cette supposition est nécessaire pour affirmer l’éthique, le caractère absolument incontournable de la moralité, et au final la coresponsabilité sociale… (cf. cours Devoir, cours Religion).

La liberté de l’esprit




1) L’indépendance de la volonté. Exemple de la sagesse stoïcienne


Pour les stoïciens, c’est la force morale (la volonté) et non le pouvoir d’agir qui définit la liberté d’une personne.

Les stoïciens admettent l'idée de Destin, et certes nous ne maîtrisons pas notre destinée. Cependant nous maîtrisons notre volonté. Il ne s’agit donc pas de forcer le destin (faire tout ce que l’on veut), mais de l’accepter (vouloir ce qui nous arrive).

Épictète : "Est libre celui qui vit comme il veut, qu’on ne peut ni contraindre, ni empêcher, ni forcer, dont les volontés sont sans obstacles, dont les désirs atteignent leur but, dont les aversions ne rencontrent pas l’objet détesté." Encore faut-il ne pas désirer le contraire de ce que la vie (le destin) nous impose de toute façon (la mort par ex.), ou encore convoiter des biens dont la réalisation dépend de facteurs externes à notre volonté.

Pour être libre, le sujet doit selon Épictète se détacher de toutes les valeurs sur lesquelles autrui peut avoir prise, pour ne conserver que ce qui dépend de lui-même : sa volonté, sa raison.

Il faut également se méfier des contraintes intérieures, comme les passions, qui sapent notre autonomie. Comme le disait Leibniz (non stoïcien, certes), "on n’a point l’esprit libre quand on est occupé d’une grande passion, car on ne peut point alors vouloir comme il faut, c’est-à-dire avec la délibération qui est requise"

Bref la liberté consiste à ne vouloir que ce qui dépend de nous (nos pensées, notre vie intérieure), et à éviter de vouloir ce qui n’en dépend pas (les événements extérieurs). Cela revient évidemment à fuir bien des aspects de l’existence, à restreindre bien des désirs pour se concentrer uniquement sur l’utile et sur le possible. Cette volonté d’indépendance peut sembler même bien égoïste. Mais l’intérêt de cette philosophie, c’est d’avoir placé la liberté au niveau de la personne elle-même, au niveau de ce que l’on est et non au niveau de ce que l’on fait.

Liberté ou libération ? (problématique)

 


Immédiatement, l'on serait tenté de définir la liberté comme le pouvoir de faire ce que l’on veut, ce qui revient à assimiler la liberté avec un pouvoir d'agir, une puissance. Or, considéré dans l’absolu, ceci ne s’applique qu’à une forme « naturelle » de liberté, beaucoup plus fantasmée que réelle, en ce sens que les limites justement « naturelles » de cette puissance d’agir sont bien vite atteintes - vu la faiblesse de notre constitution corporelle. Le contraire de la liberté se rencontrerait dans l’impossibilité d’échapper à la nécessité naturelle. Dans ces conditions, autant affirmer que la liberté n'existe pas vraiment ; il est clair qu’on ne peut pas tirer de la Nature l’idée de liberté (bien que, poétiquement peut-être, elle puisse nous aider à l’imaginer). Le fatalisme ou le déterminisme - deux versions d’une même nécessité - ne nous octroient qu’une liberté d’action aléatoire et limitée. Or l’homme, en tant que personne, a d’autres exigences : il vise l’indépendance et une autonomie spirituelle.

L’individu libéré et la société comme simple moyen

 


J’ai fondé ma cause sur rien.” Max Stirner

"La formule Individu brillait magnifiquement dans le noir." Lucien Suel

 

Soit cette affirmation de Franz Rosenzweig, faisant allusion en particulier au destin historique du peuple juif : « La création d’un peuple comme peuple s’opère dans sa libération ». Nous serions tenté d’appliquer cette vérité indéniable, vu le contexte, au concept d’« individu », lequel ne désigne pas une réalité en soi évidente. L’individu n’existerait en effet qu’en tant que libéré, selon nous. Mais libéré de quoi ? Ne doit-il pas s’affranchir, au premier chef, du préjugé selon lequel notre propre personne et notre propre existence seraient d’abord redevables envers le monde social ordinaire, ou que notre conscience individuelle ne serait rien d’autre qu’un produit de la société comme l’énonce Marx ? Et par conséquent que nous devrions consacrer nos efforts et notre vie entière d’abord au bien de la collectivité, pour espérer en recueillir quelques avantages personnels, voire retrouver une certaine autonomie et un certain bonheur “naturellement” dûs, simples fruits du travail fourni en réalité (ce qui est aussi la thèse de Marx). Qui oserait penser, et encore moins prétendre publiquement le contraire, tellement cette doxa semble bien installée dans notre monde “moderne” ?