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Peut-on considérer la Religion comme une aliénation ?

 


La religion est sujette à polémique. Cela peut sembler paradoxal puisque si la religion délivre "officiellement" un message de paix et d'amour, on constate que de nombreux conflits persistent à cause d’elle. Les philosophes sont devenus de plus en plus méfiants à l’égard d’une pratique ou d’un mode de pensée qualifiés parfois d’« aliénation ». Peut-on aller jusqu’à considérer la religion comme une aliénation pour l’Homme ?

La religion se définit comme la croyance collective en un être surnaturel ou transcendant censé dominer et protéger les hommes. La religion se distingue de la simple « foi » personnelle par cet aspect de « lien » social et culturel, d’ailleurs conforme à son étymologie : « religare », rassembler). Or l’aliénation se définit précisément comme un lien de dépendance, une privation d’autonomie et de liberté : perte de notre essence propre qui nous rend comme étranger à nous-même.

Le problème surgit du paradoxe précédemment évoqué : comment la religion qui est a priori un lien privilégié avec Dieu, et une promesse de salut (donc de libération), peut-elle devenir une chaîne, une privation de liberté et une confiscation de l’essence de l’Homme ? L’aliénation est-elle l’essence de la religion ou une simple conséquence sociale ? 

Certes il faut réfléchir sur les effets aliénants de la religion sur l’Homme en général (pas seulement sur le « peuple » par exemple) : la dimension du problème n’est pas seulement sociologique, mais plus largement anthropologique. Cependant il semble que dans le concept de religion prédomine l’aspect social plutôt que personnel. Hypothèse (3è partie) : en tant qu’organisation sociale basée essentiellement sur l’obéissance, n’est-il pas évident que la religion soit une aliénation ? Par opposition elle ne le serait pas sur le plan personnel de la « foi » (2ème partie). Mais cette aliénation serait présente dès l’origine du phénomène, depuis ses fondements anthropologiques (1ère partie).


La misère originelle de l’homme. La richesse de l’homme est indéniablement sa conscience, mais celle-ci constitue aussi bien sa faiblesse : l’homme y perd son autonomie naturelle et la force de ses instincts (cf. les analyses de Nietzsche ou de Freud). D’où le phénomène de la croyance en général, le besoin de donner un sens et d’attribuer à un Autre surnaturel l’origine des maux qui l’affectent. L’Homme se met lui-même dans un état de dépendance à l’égard d’un « Père » protecteur.

L’homme est donc un être intelligent et aliéné pour une même raison. La croyance, en elle-même naturelle et nécessaire, se traduit par une aliénation à des formes de croyances plus ou moins superstitieuses, à des rites, enfin à une religion structurée. Il délègue définitivement sa pensée aux sorciers, aux prêtres, il obéit.

D’où le concept d’aliénation pour la première fois analysée par Feuerbach : le contenu de la religion, c’est l’Homme, mais projeté (non assumé, non reconnu par lui-même) sur un Être fantastique représentant l’essence de l’Homme.

 

Mais la foi personnelle échappe-t-elle à toute aliénation ? Par définition un « acte de foi » apparaît comme librement choisi, conscient, responsable. Ne pas vouloir dépendre (aliénation) uniquement du Monde des hommes, de la raison, mais s’en remettre à Dieu, à l’Infini, n’est-ce pas tout le contraire d’une aliénation ? (Cf. le « pari » de Pascal).

La « mystique » est une sorte d’aliénation assumée, un désir de se perdre en Dieu. Pour de nombreux mystiques, la condition physique est une humiliation, la pire des aliénations

Des philosophes comme St Thomas d’Aquin, ou même Descartes, ont tenté de concilier la Raison (autonome) et la Foi (obéissante). Selon Descartes l’homme peut découvrir par lui-même sa propre essence – il est une âme, une « chose pensante » - et il découvre aussitôt par lui-même sa nature divine (spirituelle). Pour Kant, la religion se déduit des postulats de la Raison pratique, elle n’est pas contraire à l’autonomie morale.

 

Une aliénation semble avant tout sociale et politique. L’Histoire révèle une contradiction : l’Église censée protéger les faibles, s’est faite complice des maîtres.

« L’opium du peuple » : Marx a développé le concept d’aliénation à la suite de Feuerbach. La religion est le symptôme qui à la fois révèle et justifie une domination de classe. Le peuple illusionné (« drogué ») est trompé : on lui promet le paradis pour mieux lui faire accepter son enfer présent et sa misère.

La religion est bien souvent un frein à l’évolution des mœurs (avortement, etc.). Elle freine la liberté individuelle, elle culpabilise l’individu, etc.

 

Donc si la religion est bien une aliénation de principe (1ère partie) et de fait (3ème partie), seule une minorité d’individus sont capables de tourner cette aliénation en expérience métaphysique et en édification personnelle (2ème partie)... Cette situation demeure par conséquent préoccupante du point de vue de l'émancipation humaine à l'échelle globale et historique.

dm


Gilbert Simondon et les objets techniques

 


« La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. [...]

En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une véritable faute logique. Les idolâtres de la machine présentent en général le degré de perfection d'une machine comme proportionnel au degré d'automatisme. Dépassant ce que l'expérience montre, ils supposent que, par un accroissement et un perfectionnement de l'automatisme, on arriverait à réunir et à interconnecter toutes les machines entre elles, de manière à constituer une machine de toutes les machines. Or, en fait, l'automatisme est un assez bas degré de perfection technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier bien des possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles. L'automatisme, et son utilisation sous forme d'organisation industrielle que l'on nomme automation, possède une signification économique ou sociale plus qu'une signification technique. Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. Une machine purement automatique, complètement fermée sur elle-même, dans un fonctionnement prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est douée d'une haute technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines ouvertes suppose l'homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres. Loin d'être le surveillant d'une troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef d'orchestre. » (Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques)

 

Ce texte traite de notre manière de percevoir les objets techniques. Connaissons-nous la vraie nature des objets techniques et de leur perfectionnement ? Quelle conséquence, quelle aliénation peut résulter d'une méconnaissance éventuelle ? Selon l'auteur notre aliénation dans ce monde provient d'un contre-sens culturel et philosophique : nous considérons les machines comme des étrangères et comme des ennemies, parce que nous supposons faussement que leur essence réside dans l'automatisme.

Que penser du progrès technique ?

 


1) L'idée de progrès (repères historiques)

On sait que la notion de progrès reste étrangère au mode de pensée en vigueur dans l'antiquité, période historique essentiellement soucieuse de permanence, voire nourrissant un véritable culte à l'idée d'éternité. Or dès la Renaissance (15è – 16è siècles) se manifeste un formidable désir de savoir, de voir, et de comprendre, qui se traduit également par une inventivité exceptionnelle chez certains savants et artistes de génie (Léonard de Vinci)… Découvrir et voir le monde, étudier l'homme et les choses, oser disséquer les corps (la pratique de l’autopsie a longtemps été marquée par différents interdits religieux)… Entre toutes les grandes découvertes de la Renaissance, il faut citer sans doute la plus importante : l'imprimerie (Gutenberg). Tel est l'esprit d'ouverture de la Renaissance, curieux et novateur sans être véritablement "scientifique" au sens moderne du mot.