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Peut-on dire en toutes circonstances : « à chacun sa vérité » ? (problématique)

 


En période d'élections, dans une démocratie, il paraît normal que chacun exprime son opinion, discute celle des autres, et finalement se prononce (vote) en fonction de ses idées, sa vision des choses, « sa vérité »... Malgré la diversité des opinions émises, le résultat des élections fera apparaître une majorité et, qu'on le veuille ou non, chacun devra se rallier à l'expression de la volonté populaire qui désignera un vainqueur. Chacun aura le droit de conserver ses opinions, pourtant une sorte de « vérité officielle » aura émergé en un instant «T» et certaines décisions politiques, certaines réformes devront être validées. La démocratie est ainsi fondée sur ce principe selon lequel la vérité - dans ce domaine qui est celui des idées politiques - peut jaillir du dialogue et de la recherche du consensus. Chacun sait bien qu'en matière de morale ou de politique, de culture en général, la vérité reste toute relative. Cependant il est d'autres domaines où la Vérité semble "chez elle", présente de manière indiscutable, comme les mathématiques ou les sciences exactes, et l'on voit mal comment dans ces domaines l'on pourrait affirmer : « à chacun sa vérité » !

Les doctrines niant l’existence de vérités absolues : relativisme, scepticisme, perspectivisme, et subjectivisme

 


Le relativiste soutient que la vérité est propre (relative) à chacun ; le sceptique énonce quel que soit le problème posé, qu’il n’y a pas de vérités ; le perspectiviste soutient qu’il y a plusieurs vérités ; le subjectivisme défend la priorité des vérités personnelles et existentielles.

 

a) Le relativisme du sophiste Protagoras

Les « sophistes » étaient, dans la Grèce antique, des personnages ayant une importance considérable. Ils étaient des experts en matière de discours, et on pourrait les comparer à des sortes de conseillers. Socrate a beaucoup combattu les sophistes, leur reprochant précisément ne négliger la recherche de la vérité, au profit de la seule efficacité du discours (persuader les gens). Mais les sophistes développaient aussi une pensée théorique et nous allons nous attacher à l’un d’entre eux, Protagoras, connu pour défendre une conception « relativiste » de la vérité. La vérité est « relative », il n’y a pas de vérité absolue. Mais relative à quoi ?

Protagoras disait : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Cette phrase suffit déjà à comprendre que toute affirmation est limitée, quant à sa vérité ou à sa fausseté, aux capacités humaines de voir et de comprendre. Il n’y a donc pas de vérité en soi ou absolue mais seulement une vérité humaine, à l’échelle humaine. Peut-être que ce qui est vrai pour nous ne serait pas vrai pour des dieux ou pour des microbes !

Fort de cette conviction, pourquoi se convaincre qu’il n’existe qu’une seule solution pour un problème donné ? Protagoras considérait que sur toute chose on pouvait faire deux discours exactement contraires, défendre tantôt le blanc et tantôt le noir ! Mais s’il est possible d’émettre deux discours opposés sur une même chose, lequel est le plus juste, qui va trancher ? Protagoras répond que c’est le plus « utile », en fonction de ce que telle ou telle personne recherche, à tel ou tel moment : « A la vérité, ce qui paraît juste et honnête à chaque cité est tel pour elle, tant qu’elle en juge ainsi » disait-il. A chacun sa vérité ! Au fond Protagoras ne distingue pas opinion et vérité, contrairement à Socrate et Platon.

On voit bien l’intérêt mais aussi les limites d’une telle doctrine : tant que l’on se pose des questions pratiques (comment conduire telle action correctement), elle est tout à fait valable, mais dès qu’il s’agit de réfléchir à des valeurs applicables pour tous (ce qui n’était pas forcément une préoccupation courante dans l’antiquité), elle nous mène dans un mur, puisqu’elle refuse de généraliser, encore moins d’universaliser, quelque affirmation que ce soit.