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Les difficultés et les enjeux de l’herméneutique II : l’interprétation de l’art et de la poésie

 


C’est avec l’interprétation des œuvres que l’aspect subjectif de l’interprétation se montre le mieux. D’autant plus que la notion d’interprétation peut s’appliquer à l’art lui-même, et pas seulement à sa réception, comme c’est le cas en musique puisqu’on dit que le musicien « interprète » une œuvre. Cela signifie-il que la subjectivité de l’interprète peut s’exprimer librement ? Sans doute pas comme nous le rappelle Platon dans le Ion.


Le Ion de Platon : inspiration ou connaissance ? 

Le bon lecteur selon Platon est aussi et nécessairement un bon connaisseur du poète « car on ne deviendrait jamais rhapsode (chanteur de la Grèce antique qui allait de ville en ville récitant des extraits de poèmes épiques, particulièrement des poèmes homériques) si on n'arrivait pas à comprendre le poète. C'est donc au rhapsode de se faire l'interprète, auprès de ses auditeurs, de la pensée du poète. Mais il est impossible de bien accomplir cette tâche si on ne sait pas ce que le poète veut dire. » (Platon, Ion, 530c). Mais dans le dialogue, Ion rappelle à Socrate son lien privilégié et quasiment mystérieux avec Homère : "Mais quelle est donc la cause, Socrate, qui fait que lorsqu'on s'entretient de n'importe quel autre poète, moi, je n'y fais pas attention et je suis incapable de rien proposer de valable ‑ au contraire, je me mets tout simplement à somnoler. Mais fait‑on la moindre mention d'Homère, aussitôt me voilà réveillé, je suis tout attention, et j'ai beaucoup à dire ! " (Platon, Ion, 532b‑c..). Socrate lui répond alors clairement : cela prouve que tu n’y connais rien en poésie, sinon tu pourrais aussi bien discourir sur les autres poètes ; en revanche lorsque tu parles d’Homère tu sembles véritablement inspiré. La question de l'interprétation est ainsi ramenée à celle de l'enthousiasme et de l'inspiration (dans l'Antiquité, délire sacré qui saisit l'interprète de la divinité ; par extension, état privilégié où l'homme, soulevé par une force qui le dépasse, se sent capable de créer.). Mais alors comment articuler l’aspect irrationnel de cette capacité avec la nécessité d’une compétence et d’un savoir, comme il est dit plus haut ? Le point commun de ces conceptions antiques c’est que la subjectivité de l’interprète est laissée de côté. Le rhapsode apparaît comme un pur médiateur du message divin. "La raison pour laquelle le dieu, ayant ravi leur raison, les emploie comme des serviteurs, pour faire d'eux des chanteurs d'oracle et des devins inspirés des dieux, est la suivante : c'est pour que nous, qui les écoutons, nous sachions que ce ne sont pas les poètes, qui n'ont plus leur raison, qui disent ces choses d'une si grande valeur, mais que c'est le dieu lui‑même qui parle et qui, par l'intermédiaire de ces hommes, nous fait entendre sa voix ". (Platon, Ion, 534c‑d) D’un côté le « savant » doit « posséder » son sujet avant de commenter et interpréter, de l’autre le poète est « possédé », quasiment au sens propre puisqu'il est "tenu par sa Muse". Les rhapsodes sont donc les interprètes des interprètes que sont les poètes eux-mêmes, eu égard aux messages suggérés par les muses.

Hannah Arendt : l’Œuvre d’art et le temps

 


« Parmi les choses qu'on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l'homme, on distingue entre objets d'usage et œuvres d'art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l'œuvre d'art. En tant que tels, ils se distinguent d'une part des produits de consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et d'autre part, des produits de l'action, comme les événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu'ils survivraient à peine à l'heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s'ils n'étaient conservés d'abord par la mémoire de l'homme, qui les tisse en récits, et puis par ses facultés de fabrication. Du point de vue de la durée pure, les œuvres d'art sont clairement supérieures à toutes les autres choses ; comme elles durent plus longtemps au monde que n'importe quoi d'autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n'avoir aucune fonction dans le processus vital de la société ; à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées comme des biens de consommation, ni usées comme des objets d'usage : mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d'utilisation, et isolées loin de la sphère des nécessités de la vie humaine. Cette mise à distance peut se réaliser par une infinité de voies. Et c'est seulement quand elle est accomplie que la culture, au sens spécifique du terme, vient à l'être. » (Hannah Arendt, La crise de la culture).

 

(copie d'élève, à peine modifiée)

Le texte qui nous est proposé ici est extrait de La Crise de la culture d'Hannah Arendt. La culture serait-elle en crise au XXè siècle ? l’art serait-il en crise ? Ce texte a justement pour thème la nature propre de l’œuvre d'art. L’art, étymologiquement, renvoie au « faire » et au « savoir-faire », il s’agit d’un terme générique pouvant s’appliquer à différents domaines. Mais le terme d’« œuvre » restreint le questionnement au domaines des beaux-arts. L'œuvre d'art est avant tout une création humaine, essentiellement symbolique, très différente des productions de la nature mais également de tous les objets humains usuels.

Quel est le caractère spécifique de l’œuvre par rapport aux autres productions humaines et à quoi sert-elle ? D’après l’auteur l’œuvre d'art parait inutile au premier degré mais elle possède un sens supérieur, elle sert à bâtir un monde humain au-delà de la société, celui de la culture. La culture désigne ce qui est différent de la nature, c'est-à-dire ce qui est de l'ordre de l'acquis et non de l'inné, mais aussi ce qui peut se transmettre dans le temps. C’est pour cela que la durée de l’œuvre d’art apparaît si importante et si particulière. Telle est précisément le problème que pose ce texte : comment l’œuvre d’art s’inscrit dans la durée (si on la compare avec d'autres formes de productions humaines), et donc dans la culture. 

Peut-on convaincre autrui qu'une œuvre d’art est belle ?

 

Film "Le goût des autres", d'Agnès Jaoui


On dit souvent que « les goûts et couleurs ne se discutent pas », mais la popularité même de ce dicton devrait nous le rendre suspect. L’on assiste bien souvent au contraire à des discussions passionnées entre amateurs de musique, de littérature ou de cinéma : de quoi s’agit-il lors de ces échanges sinon de chercher à convaincre autrui qu’une œuvre d’art est belle, sublime, voire plus belle et plus sublime qu’une autre ? Mais y parvient-on vraiment ? Est-ce légitime ? Par ailleurs pourquoi cet empressement plutôt paradoxal ?

Une œuvre d'art est un objet spécifique qui, avant même de posséder une quelconque valeur esthétique (la "beauté") se définit comme symbolique et expressif, très différent en ce sens de l'objet naturel ou de l'objet technique. La beauté, que l’on attribue notamment aux œuvres (mais pas exclusivement) fait l'objet d'un jugement dit « esthétique » qui semble - a priori - demeurer personnel, surtout si on le compare au jugement « éthique » (portant sur le bien) ou au jugement « logique » (portant sur le vrai). « Convaincre » est une démarche intellectuelle pour amener quelqu'un à partager avec nous un jugement, une idée, ou un goût. Toute la question est de savoir justement si l’on peut mettre sur un même plan les idées et les goûts ! Convaincre se situe entre démontrer, qui est rationnel, est persuader, qui semble plutôt relever de l’émotionnel ou de la séduction. Enfin ne perdons pas de vue qu’« autrui » est par définition un autre « moi », un sujet  conscient et libre ayant droit au respect ; c’est pourquoi il serait choquant de prétendre « forcer » son goût ou son  jugement, spécialement en matière d’esthétique.

Alors peut-on amener - rationnellement - autrui à partager un jugement de goût en matière d'esthétique et en matière artistique ? Si ce jugement est par nature personnel et libre, avons-nous seulement le droit de vouloir influencer autrui ? Ne devons-nous pas simplement essayer de le comprendre et, à défaut, respecter au moins son point de vue ? Mais d'un autre côté, la beauté et l'art n'ont-ils pas une mission de communication et de rapprochement entre les personnes ? Ne véhiculent-ils pas des valeurs ? Autrement dit, n’est-il pas légitime en même temps de vouloir universaliser un jugement initialement personnel ?

Il faut se demander d'abord comment s'apprécie spécifiquement une œuvre d'art : il y a des différences évidentes entre le jugement esthétique et le jugement logique, ce qui pourrait nous décourager de vouloir convaincre autrui. Mais, d'autre part, insister sur le fait que l'art est bien une communication entre les sujets, à propos du "beau" et non simplement de l'"agréable", lesquels ne relèvent pas d'une même espèce de goût : la beauté et l’art veulent le partage et tendent vers universel. Reste enfin le problème le plus délicat : comment convaincre sans obliger ? Cette fois nous devrons distinguer le jugement esthétique, qui certes peut s'éduquer mais doit rester libre, et le jugement moral qui s'éduque également tout en étant cette fois exigible.  

Hegel : « L’œuvre d'art vient de l'esprit... »

 


« L'œuvre d'art vient donc de l'esprit et existe pour l'esprit, et sa supériorité consiste en ce que si le produit naturel est un produit doué de vie, il est périssable, tandis qu'une œuvre d'art est une œuvre qui dure. La durée présente un intérêt plus grand. Les événements arrivent, mais, aussitôt arrivés, ils s’évanouissent ; I‘œuvre d'art leur confère de la durée, les représente dans leur vérité impérissable. L'intérêt humain, la valeur spirituelle d'un événement, d'un caractère individuel, d'une action, dans leur évolution et leurs aboutissements, sont saisis par l'œuvre d'art qui les fait ressortir d'une façon plus pure et transparente que dans la réalité ordinaire, non artistique. C'est pourquoi l'œuvre d'art est supérieure à tout produit de la nature qui n'a pas effectué ce passage par l'esprit. C'est ainsi que le sentiment et l'idée qui, en peinture, ont inspiré un paysage confèrent à cette œuvre de l'esprit un rang plus élevé que celui du paysage tel qu'il existe dans la nature. » (Hegel, Esthétique)

 

On ne peut qu'être frappé par la pérennité et le succès intemporel de nombreux chef d'œuvres. Parce qu'elle est spirituelle et en un sens immortelle, l'œuvre d'art est supérieure aux données de la nature : telle est la thèse de ce texte. Plus précisément, il s'agit de savoir si l'art est une imitation de la nature ou au contraire un dépassement de la nature. L'essence et la finalité de l'œuvre d'art ne sont-elles pas avant tout spirituelles ? Le raisonnement est le suivant : 1) en tant que spirituelle, l'œuvre immortalise la réalité qu'elle représente ; 2) l'oeuvre saisit les choses et les évènements dans leur vérité ; 3) donc il y a bien une hiérarchie, une supériorité de l'oeuvre par rapport à la réalité naturelle.

L'oeuvre d'art, de l’imitation de la nature à l'imagination en liberté

 

Vieux souliers aux lacets… de Vincent van Gogh (1886)


1) Représentation et expression

Une œuvre comporte des signes sensibles (visuels, sonores, etc., car l'œuvre elle-même est sensible) qui représentent des objets, qu'ils soient matériels (une chaussure) ou abstraits (l'amour), existants (des humains) ou inexistants (des martiens). Mais un panneau publicitaire peut représenter aussi ce genre de choses. Donc ce qui distingue une œuvre d'art de tout autre message est sa dimension subjective et personnelle. Autrement dit, on ne se demande pas seulement ce que représente une œuvre d'art, mais aussi ce qu'elle exprime. Par exemple, la représentation de l'amour peut être triste, désespérée, ou au contraire jubilatoire et excitante… La représentation est par nature objective, tandis que l'expression se veut subjective. 

Qu'est-ce que la création artistique ? Essai de définition


 

Premières définitions

- Au sens le plus général, et le plus ancien, l’Art est l’activité fabricatrice de l’homme, par opposition aux productions naturelles. Dans ce sens large l’Art n’est pas différent de l’activité technique. L’art est bien une technique, soit un ensemble de procédés permettant d’obtenir un résultat déterminé. En ce sens il y autant de formes d’art que de pratiques, qu’elles soient ordinaires ou très sophistiquées. Dans tous les cas cela implique une certaine compétence, un talent, un savoir-faire, et des règles (l’« art de réussir » les cookies… ou une dissertation de philosophie) ou même à la limite un certain savoir-être (comme « l’art d’être grand-père »).

- En un sens plus spécifique, précisément différencié de l’utile, l’art est une création (le mot connote quelque chose de plus personnel et plus intellectuel que « production ») destinée à être contemplée et faite pour plaire ; elle est dotée d’une valeur à la fois esthétique (beauté), représentative (montre quelque chose) et symbolique (signifie quelque chose), tout en gardant une certaine technicité. La création artistique s’entend au pluriel puisqu’en font partie aussi bien : peinture, architecture, musique, poésie, voire littérature…, voire à notre époque, presque toute pratique « auto-déclarée » comme artistique, en « décalage » par rapport aux normes de la production industrielle ou utilitaire.