Les difficultés et les enjeux de l’herméneutique I : L’interprétation des mythes

 


Le mythe est un récit auquel les hommes attachent une certaine importance symbolique, généralement en rapport avec une religion. La plupart des mythes racontent comment quelque chose est venu à l’existence la première fois : ce sont les récits des origines, qui délivrent aussi par-là le sens des choses. D’où leur intérêt philosophique, même si leur consistance n’est pas « logique » ou « rationnelle » mais, comme on a dit « symbolique ». Tout symbole possède une signification. Suffit-il par conséquent de détenir la signification des symboles pour comprendre le mythe dans son ensemble ? Par exemple la signification symbolique de l’arbre, puis celle du serpent, etc., nous donne-t-elle le sens du mythe d’Adam et Eve ? Évidemment non car le mythe forme un tout, de sorte que la saisie du sens ne peut être que globale. L’interprétation implique une série d’aller-retours entre la compréhension des éléments de détail et celle du tout. On sait bien que la saisie du sens d’une phrase est elle-même globale, même s’il vaut mieux connaître la signification de chaque mot ! Pour bien comprendre un roman ou un film, il faut attendre la fin, car la fin éclaire les différentes péripéties – mais si l’on n’a pas suivi les péripéties, l’on ne comprendra pas non plus la fin ! Les théologiens chrétiens avaient bien remarqué que tout passage biblique ne peut être compris qu’à la lumière du tout que forment l’Ancien et le Nouveau Testament. Alors selon qu’un lecteur insiste particulièrement sur tel ou tel aspect, tel ou tel chapitre du Livre Saint, son interprétation de la religion diffère forcément. D’où les « conflits d’interprétation » entre exégètes du texte biblique.

La signification du mythe est donc globale et cependant on peut considérer qu’il a plusieurs significations. Plus précisément il ne peut pas y avoir une signification absolument vraie, tout simplement parce que l’interprétation – à la différence de l’explication ou de la traduction – ne peut jamais s’arrêter. C’est pourquoi il faut parler de sens et non de signification. Le sens est toujours à conquérir, il n’est jamais fixé ou définitif. Précisons que le mythe est différent de la fable qui inclut sa propre morale, quasi-définitive. Le mythe n’est pas un discours pensant, mais un récit qui donne à penser. De la même façon, le mythe n’est pas une allégorie : celle-ci est faite pour illustrer une idée, une thèse précise, et une fois celle-ci exprimée, l’allégorie perd de son mystère. L’allégorie se donne à expliquer, voire à traduire, mais non à interpréter (exemple : l’allégorie de la caverne de Platon : celui-ci en donne lui-même la signification). Donc le sens n'est jamais fixé définitivement. Si c’était le cas, les mythes et les textes religieux devraient être considérés comme morts. Or on considère qu’ils nous parlent encore aujourd’hui. C’est qu’il faut justement introduire une distinction essentielle entre l’écrit et la parole, ou la lettre et l’esprit. Saint Paul a dit (Lettre aux Corinthiens) : « la lettre tue, l’esprit vivifie ». L’écrit est essentiel pour la transmission, mais c’est la parole qui, traditionnellement, est considérée comme vivante, spirituelle. En l’occurrence, dans le christianisme, les écrits n’ont d’autre justification que de nous restituer les paroles du Christ, tandis que l’Ancien Testament nous transmet la vérité de la Révélation, ou encore la Loi, qui n’est autre que la Parole de Dieu. Mais pour entendre cette parole, justement, il faut interpréter le texte. Comme si l’écrit recouvrait la parole ; à cet égard l’interprétation est un dévoilement. L’interprétation du récit mythique est d’autant plus difficile et aléatoire qu’un mythe peut rarement être considéré comme originel : le plus souvent il est lui-même une version, donc une interprétation d’un ancien mythe. Paradoxe : les mythes se veulent les récits des origines, mais cette origine se perd dans la nuit des temps. Si l’origine se dérobe, comment le sens pourrait-il être fixé ? Il ne peut être que relancé.

Un exemple d’interprétation célèbre de la Bible, celle de la Réforme inspirée par Luther et Calvin. Les protestants reprochent aux catholiques d’avoir noyé le message biblique sous un flot d’images, de rituels et de traditions qui nous éloignent justement du message originel. Luther met en évidence les contradictions entre le message de l’Écriture – par exemple l'humilité - et ce qu’en a fait l’Église (avide de pouvoir). Il y a un message ou un sens originel, selon Luther, que chaque lecteur et chaque fidèle est à même de retrouver par lui-même, en dehors de l’autorité de l’Église romaine et des écrits théologiques, pollués par la philosophie grecque. L’originalité de cette lecture protestante, c’est qu’elle propose de revenir à la lettre du texte – signe infaillible de la parole divine - qui aurait été occultée par les différentes interprétations. Le point de vue de Luther c’est le texte biblique n’est pas un mythe à interpréter, mais un message clair par lui-même. Cela dit, affirmer que le texte biblique est limpide constitue encore une interprétation, impossible à prouver ...plus précisément un acte de foi. Sans compter qu'admettre seulement le sens littéral, c’est aussi bien en rester au premier degré, ce qui n’est pas du tout satisfaisant. Il y a dans les textes sacrés des incitations au meurtre, à la guerre que personne ne peut raisonnablement prendre au pied de la lettre. En matière de religion, celui qui prend l’Écriture au premier degré est appelé le plus souvent intégriste.

Ce qui est toujours délicat à admettre, en matière de religion, c'est que celle-ci impose toujours une bonne interprétation – c’est le « dogme » – et exclut toutes les autres. En réaction, il y a ceux qui s'excluent eux-mêmes et qui proposent leur propre interprétation. Cela définit ce que l’Église nomme une hérésie. L’hérétique, ce n’est pas celui qui renie la religion ou qui en propose une autre différente. L’hérétique n’est pas le païen. L’hérétique est celui qui s’écarte délibérément de l’interprétation officielle des textes proposée par l’Église et qui refuse l'argument d’autorité de celle-ci.

Les conflits d'interprétation n'existent qu'entre les héritiers d'une même tradition : la vérité de l'un ne peut qu'exclure la vérité de l'autre. Mais si l'on passe d'une culture à l'autre, il n’en va pas de même : il arrive qu'on trouve les mêmes thèmes, les mêmes symboles, tout en étant obligé de donner au mythe un sens radicalement différent. Dans l'interprétation herméneutique, il faut donc prendre en compte les particularités du contexte culturel. Exemple avec le thème de la femme pécheresse : Pandore chez les Grecs, Eve chez les Hébreux. 

Le mythe de Pandore. - Lors de la création du monde par Zeus, il n’y avait que des hommes sur terre. Pandore est la première femme créée par Zeus pour punir la race humaine et pour faire du tort à Prométhée qui s’était montré l’ami des hommes ; elle fut donc l’instrument de la vengeance de Zeus. Héphaïstos la façonna à partir de l’argile, Athéna lui insuffla la vie et l’habilla, Aphrodite lui donna la beauté pour faire aimer aux hommes ce fléau nouveau, et Hermès lui apprit le mensonge et la fourberie. C’est encore Hermès qui l’offrit à Épiméthée, le déraisonnable frère de Prométhée, qui en fit sa femme. Les dieux remirent à Pandore une boîte fermée qui contenaient tous les malheurs et vices qui devaient un jour affliger l’humanité. Elle contenait un seul bien, l’Espérance, tout au fond. Pandore eut tôt fait de causer le malheur des hommes. La curiosité naturelle aux femmes lui fit ouvrir la boîte, et les peines, les maladies, les querelles et tous les malheurs s’envolèrent et se répandirent sur les êtres humains. Pandore referma précipitamment le couvercle, mais il était trop tard pour empêcher les maux de s’échapper sur la terre. Seule l’Espérance resta enfermée dans la boîte et cria pour qu’on la fit sortir, afin d’alléger les peines qui allaient maintenant affliger les mortels. Ainsi, les hommes, qui jusque-là avaient mené une existence sans peines et sans soucis, furent obligés de s’épuiser à la tâche afin d’assurer leur existence. Pandore et Epiméthée eurent une fille, Pyrrha. Celle-ci épousa Deucalion et, avec lui, survécut au déluge.

Misogynie ancestrale… Pandore est l’œuvre collective des anciens dieux, cruels et foncièrement immoraux. Dans le texte primitif Pandore n’est pas citée mais désignée par « la femme » ce qui permet de généraliser. Pandore symbolise toutes les femmes. Sa responsabilité n’est pas personnelle : c’est bien en tant que femme qu’elle a péché. Mais la culpabilité remonte plus loin, jusqu’à Prométhée. La Bible va nous fournir une version beaucoup plus humaine de la faute.

Adam et Eve et le fruit défendu. - A travers l’interdiction de manger le fruit d’un seul arbre « l’arbre de la connaissance du bien et du mal », il est suggéré que l’homme ne peut décider par lui-même de ce qui est bien, de ce qui est mal : les sources de l’éthique et de la morale viennent du créateur et non de la créature. Eve n’est pas La femme originelle comme Pandore, mais la femme particulière d’Adam. Sa culpabilité est personnelle. Par ailleurs elle est la mère des hommes.

dm