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Berkeley, La Nature des êtres sensibles

 


« Que ni nos pensées, ni nos passions, ni les idées formées par l'imagination n'existent hors de l'esprit, c'est que tout le monde accordera. Et il semble non moins évident que les diverses sensations ou idées imprimées sur le sens, de quelque manière qu'elles soient mélangées ou combinées ensemble (c'est-à-dire quels que soient les objets qu'elles composent) ne peuvent pas exister autrement que dans l'esprit de quelqu'un qui les perçoit. Je pense qu'une connaissance intuitive de cela peut être obtenue par quiconque prête attention à ce qu'on entend par le mot exister quand il s'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe : c'est-à-dire je la vois, je la sens ; et si j'étais hors de mon cabinet je dirais qu'elle existe, entendant par-là que si j'étais dans mon cabinet, je pourrais la percevoir, ou que quelque autre intelligence la perçoit effectivement. Il y avait une odeur, c'est-à-dire : elle était sentie ; il y avait un son: c'est-à-dire, il était entendu; une couleur ou une figure: elle était perçue par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux comprendre par ces expressions et autres semblables. Car, quant à ce qu'on dit de l'existence absolue des choses non pensantes, sans aucune relation avec le fait qu'elles sont perçues, cela semble parfaitement inintelligible. Leur esse [= "être" en latin] est percipi [= "être perçu"], et il n'est pas possible qu'elles aient quelque existence en dehors des esprits ou choses pensantes qui les perçoivent. » (Berkeley, Principes de la connaissance humaine, 1710)

 

Que veut dire exister pour une chose sensible ? Qu’entend-on « par le verbe "exister" lorsqu’il est appliqué aux choses sensibles » demande précisément Berkeley ?. Les choses existent-elles par elles-mêmes indépendamment de nos perceptions ?

Pour l'auteur, exister c’est être perçu (« l’esse de ces choses-là, c’est leur percipi »). La thèse adverse est celle de Descartes portant sur l’existence absolue de la substance étendue (les corps, ou dans le langage de Berkeley, les « choses non-pensantes »).

Berkeley ne remet pas en question l’existence des corps, il dit simplement que leur existence étant relative à l’esprit qui perçoit, nous ne pouvons avoir à leur propos aucune certitude. Dans ce texte Berkeley commence par poser le problème qu’il va examiner. L’existence de l’esprit est une évidence. Mais que veut dire exister pour les choses sensibles ou les corps ? Puis il expose le problème à l’aide d’exemples. Il affirme qu'on ne peut connaître l’existence d’une chose que par la perception. Il en conclut même qu'exister, pour une chose sensible, c’est être perçu. Rien de plus.

« Je pense donc je suis »

 


À juste titre, l’on ramène souvent la conscience au phénomène de la pensée prise au sens le plus large. Par exemple pour Descartes (qui n’emploie pas directement le mot « conscience », sinon conscientia au sens moral) , toute pensée implique la conscience d’elle-même. Pour autant toute pensée n’est pas connaissance, car en bonne doctrine cartésienne la connaissance requiert la vérité et l’évidence. Descartes écrit néanmoins : “Par le nom de pensée j’entends ce qui est tellement en nous que nous en avons immédiatement connaissance” (Principes de la philosophie). Ce qu'il exprime par là est plutôt le caractère "réflexif" de la pensée car, contrairement à la simple perception externe (nous ne pouvons pas nous voir en train de voir), dès que nous pensons à quelque chose, immédiatement, nous savons que nous le pensons… Locke écrivait aussi : “Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons” . Pour Descartes également, toute pensée est consciente, et toute conscience n’est faite que de pensée.