Autrui, de l'Étranger au Prochain (problématique)

 


1. – Autrui est l’Autre humain, l’alter ego. Autrui est l’autre homme, l’autre humain. Plus précisément, ce n’est pas seulement un “autre homme”, mais un alter ego, un autre Sujet ou un autre Moi. Mais il y a une ambiguïté. Tout dépend ensuite si l'on porte l’accent plutôt sur alter (autre, altérité) ou plutôt sur ego (moi, identité) : dans le premier cas, Autrui reste différent de moi, il est "l'autre que moi", dans le second cas il devient mon semblable, il est un "autre moi" (comme moi… il possède un moi, une conscience, une subjectivité). 

2. – Des autres à Autrui. Dans tous les cas on doit distinguer Autrui, en tant qu’identique et différent à la fois, des “autres” en général, lesquels sont seulement différents. Car la traduction littérale du mot latin “autrui” est : “cet autre-ci”, et non “les autres”. Or ce qui nous apparaît en premier lorsque l'on vit et que l'on découvre le monde, ce sont bien "les autres", leur masse indifférenciée, vaguement menaçante, "étrangère" à notre intimité (notre famille, notre groupe le plus proche). La reconnaissance d’un « autre moi » dans cette masse étrangère des « autres » n’intervient qu’après coup. 

3. – De l’étranger au semblable. Donc la rencontre avec Autrui, cet autre privilégié que l'on reconnaîtra comme un « sujet", ne s'effectue pas immédiatement. Dans un premier temps, lorsque je viens au monde, lorsque je découvre une communauté, un pays, une planète, je perçois les autres comme des étrangers et surtout je suis moi-même un étranger pour eux. Cela implique beaucoup de méfiance, de méconnaissance, de repli sur soi, parfois d’agressivité. La question est donc : comment faire pour devenir des semblables, des alter égo « égaux » ? Réponse : en partageant un même monde, un même territoire, les mêmes lois, en bref c’est le but de la Société. Sans doute cela nécessite comme le dit Rousseau les "lumières", non seulement de l'intelligence, mais aussi celles de la culture, pour que l’étranger m’apparaissent tout d’abord comme un semblable, c’est-à-dire comme un égal.

4. – Du semblable au Prochain. Mais il y a un au-delà de la société comme il y a un au-delà du semblable. Tout paraît « société » : une classe, un lycée, une ville, un pays… mais il est très facile de faire exploser cette bulle, cette illusion : il suffit de regarder vraiment un être humain au fond des yeux ne serait-ce qu’une fraction de seconde, et alors il n’y a plus ni élève ni maître, ni homme ni femme, mais seulement deux êtres humains ; au-delà de tout rôle social, l’on entrevoit alors cet univers insondable et mystérieux de l’autre humain en tant qu’individu, donc le vrai autrui (cet autre-ci). Un univers de pensées, de désirs, de troubles, d’interrogations qu’on ne peut qu’approcher sans jamais parvenir à l’atteindre, même dans l’amitié, même dans l’épreuve, même dans la passion, et c’est pourquoi cet autrui mérite le nom de Prochain. Il est proche dans l’espace et proche dans le temps, pourtant ce n’est pas un proche au sens ordinaire, familial ou amical, du terme. D’une certaine façon il demeure en même temps lointain… Je pourrais le toucher mais je ne le touche pas, car le Prochain est cet autre homme que je respecte ; je pourrais essayer de le connaître mais je me contente de le garder présent dans mes pensées, mes décisions, mes actes, comme un repère, une valeur. Car le Prochain est l’autre homme, en réalité tout homme, n’importe quel homme, pour qui j’ai de la considération et du respect. 

… C’est pourquoi, paradoxalement, il apparaitra que le symbole de cette proximité et en même temps de cette distance, c’est peut-être à nouveau l’Étranger qui l’incarne le mieux… L’Étranger perdu, en détresse, loin des siens et à qui il ne reste plus rien sinon son humanité… n’est-il pas l’autre nom du Prochain ? En même temps n’est-il pas exagéré et dangereux d’idéaliser l’Etranger au détriment des proches (famille, amis, etc.), comme s’ils étaient moins « autrui » ou moins « prochains » ? Nous aurons à creuser la notion de solidarité pour résoudre ce dilemme…

Reconstituons, pas à pas, le processus de la rencontre avec autrui : de l’étranger (I) en tant qu’ennemi jusqu’au semblable (II) en société, puis du semblable au prochain (III) (en analysant l’Amitié par exemple), jusqu’à cette autre figure inattendue qu’est l’Étranger comme prochain…

dm