En période d'élections, dans une démocratie, il paraît normal que chacun exprime son opinion, discute celle des autres, et finalement se prononce (vote) en fonction de ses idées, sa vision des choses, « sa vérité »... Malgré la diversité des opinions émises, le résultat des élections fera apparaître une majorité et, qu'on le veuille ou non, chacun devra se rallier à l'expression de la volonté populaire qui désignera un vainqueur. Chacun aura le droit de conserver ses opinions, pourtant une sorte de « vérité officielle » aura émergé en un instant «T» et certaines décisions politiques, certaines réformes devront être validées. La démocratie est ainsi fondée sur ce principe selon lequel la vérité - dans ce domaine qui est celui des idées politiques - peut jaillir du dialogue et de la recherche du consensus. Chacun sait bien qu'en matière de morale ou de politique, de culture en général, la vérité reste toute relative. Cependant il est d'autres domaines où la Vérité semble "chez elle", présente de manière indiscutable, comme les mathématiques ou les sciences exactes, et l'on voit mal comment dans ces domaines l'on pourrait affirmer : « à chacun sa vérité » !
Par définition la vérité désigne soit un accord entre ce que l'on pense et ce qui existe (la réalité par opposition à l'illusion), soit un accord interne entre nos propres pensées (comme en logique, en mathématique, où la cohérence et l'exactitude sont exigibles sans discussion): qu'elle soit « matérielle » ou « formelle », la vérité se meut naturellement dans le domaine de l'objectivité et non dans celui de la subjectivité qui reste celui de l'opinion ou même de la croyance. En tant qu'objective une vérité est soit prouvable (science), soit démontrable (mathématiques), soit justifiable rationnellement (philosophie). Cependant il est un autre domaine qui sans doute peut prétendre à la vérité, c'est celui de l'expérience ; non pas l'expérience scientifique relevant d'une démonstration complexe et délibérée, mais l'expérience au sens profondément humain et existentiel, autrement dit toutes les expériences et les vécus qu'un sujet peut accumuler dans sa vie ainsi que les leçons et les interprétations, toujours personnelles, qu'il en retire. N'y a-t-il pas dans ce sens-là des vérités personnelles, en fonction de l'expérience et de la conscience de chacun ? Chacun n'a-t-il pas une interprétation de la réalité qui lui est propre ? Mais alors il convient aussi de se demander comment toutes « les » vérités personnelles peuvent cohabiter sans s'auto-détruire ?
Il conviendra de rappeler quelques principes fondamentaux relatifs à la vérité en général, bien différents de la simple opinion : la vérité est une exigence d'universalité comme l'ont affirmé de grands philosophes comme Platon ; la vérité est un résultat ou un constat fiable, une référence, un point fixe pour la pensée. Le premier débat se limitera à savoir si la vérité peut-être dite « absolue » (comme le prétendent certains métaphysiciens qui ont une idée bien arrêtée du « réel ») ou simplement s'il faut se contenter de l'« objectivité» comme le revendique la science. Il sera temps ensuite d'examiner les apports de l'expérience et la valeur de l'interprétation personnelle (comme dans l'art ou la religion), et de se demander si toute vérité, par définition, n'est pas constitutive du point de vue d'une conscience. Et si le « point fixe » de la vérité n'était rien d'autre que le sujet lui-même ? Jusqu'où peut-on défendre la thèse du perspectivisme ? Il s'agira enfin de montrer pourquoi les deux expressions "à chacun sa vérité" et "en toutes circonstances" s'annulent d'elles-mêmes à vouloir cohabiter : comment la valeur même des idées personnelles, que l'on peut certes défendre sous certaines conditions, pourrait-elle devenir à son tour une règle générale ou - ultime contradiction qui est celle du scepticisme - une vérité absolue ?
dm
