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Subjectivité et intersubjectivité du désir. Du désir de puissance au désir de reconnaissance

 


1) Le désir comme puissance d’être : la théorie du « conatus » (Spinoza)

a) Le désir de vivre. – La tradition eudémoniste ne cesse de parler "des" désirs (au pluriel) et surtout de leurs objets, mais nous devrions plutôt nous concentrer sur le désir (au singulier), comme force, moteur, production. Rappelons d'abord que le désir, en un sens, est l'essence de la vie. Vivre, c’est désirer vivre. Tout est désir, y compris l’aversion qui n’est que le désir de s’éloigner d’une chose qui ne nous plaît pas. Tout ce qu’on fait, on le fait parce qu’on le désire. Dans la philosophie de Spinoza, le désir se nomme premièrement “conatus”, d’un terme qui veut dire “effort”. Il écrit : “Chaque chose, autant qu’il est en elle [autant que possible], s’efforce de persévérer dans son être” (“Ethique III, prop. 6). Autrement dit le conatus, c’est ce qui manifeste la force d’exister d’un être, sa puissance d’être et l’affirmation de son individualité en fonction de sa nature propre.

La conscience, de l'intériorité à la subjectivité (analyse conceptuelle)

 


Pierre Soulages

L'âme ou l'intériorité

La conscience peut d’abord être définie par l’intériorité, et l’intériorité est définie par l’ensemble de notre vie psychique : pensées, sentiments, émotions, sensations, états d’âme, etc. Cela suppose un “extérieur”, c’est-à-dire le monde des choses par opposition au monde de la conscience. N’oublions tout de même pas que l’adjectif « intérieur » n’est qu’une métaphore, une transposition au plan psychologique d’une réalité physique, le caractère de ce qui est cerné et clos par quelque limite (de ce point de vue, à l'"intérieur" de nous, il n'y a que des organes !). « Intériorité » du sujet qui s’applique au caractère privé, caché, invisible, non localisable et apparemment immatériel de la conscience – toujours par opposition au monde physique extérieur, dont fait évidemment partie le corps. D’où cette opposition classique entre l’âme - qui n’est nulle part dans l’espace, donc littéralement pas plus à l’intérieur qu’à l’extérieur - et le corps, qui occupe l’espace. En tout cas, même si ce terme d’intériorité est contestable, nous possédons tous une « vie intérieure », qui le niera ? - Notons quand même que le corps (supposé visible) est aussi bien le lieu par excellence de l’intimité, et l’objet de la pudeur (ce qui doit rester caché) ; par opposition «  la conscience (supposée cachée) est bien ce qui nous sert à communiquer… Paradoxe, donc ! Ce n’est pas aussi simple...

Intériorité et subjectivité. Trois références

 


Saint Augustin

Bien avant Kierkegaard et Pascal, mais après l’empereur écrivain Marc-Aurèle (auteur de Pensées pour moi-même), Saint Augustin affirme que la vérité se trouve à l’”intérieur” de l’homme : “in te ipsum redi, in interiore homine habitat veritas”. Augustin est l’auteur de Confessions où il explore pour lui-même les arcanes de la subjectivité, de la complexité humaines. L’”intérieur”, il lui apparaît par exemple dans la perception intime du temps, dans le fait que le temps consiste tout entier dans la conscience du présent, dans la faculté de se re-présenter le passé et l’avenir, et dans cette tension vers l’éternel qui caractérise l’être humain. — On doit à la philosophie médiévale la notion du “sensus interior,” ou “sens intime”, qui traduit le mot grec sunaisthesis signifiant à l’origine la synthèse des sensations dans l’imagination et dans la mémoire.

Pascal

Pour Pascal aussi il faut connaître tout ce qui se passe dans le plus intérieur de l’homme, cet intérieur que l’homme ne connaît presque jamais. La vérité c’est que l’être humain est psychologiquement faible et instable, désirant et tourmenté, laborieux et agité. Pascal a très bien vu l’extrême mobilité et diversité de la subjectivité : “il n’y a point d’homme plus différent d’un autre que de soi-même dans les divers temps.” Mais la vérité, c’est aussi que l’être humain peut s’élever jusqu’à Dieu et le connaître par le chemin intérieur du “cœur”, le cœur qui n’est pas seulement le siège du sentiment mais bien le centre mystique de l’homme. Rappelons d’abord que l’esprit orienté par le cœur est l’”esprit de finesse”, en lequel on peut voir une forme distinguée de subjectivité. Rappelons ensuite que le cœur doit aussi prendre la décision la plus importante, pour ou contre la foi. Il s’agit d’un pari, que personne ne peut prendre à ma place : là encore une subjectivité radicale.

Bergson

Évoquons une autre théorie de l’intériorité, de la subjectivité vécue comme intériorité, celle de Bergson. Bergson se présente comme le philosophe du vivant et de la durée : car la durée, au contraire de la séparation abstraite des choses, porte le flux continu de la vie elle-même. Or la durée n’est perceptible que par l’expérience intérieure, qui exprime la qualité pure et l’intensité des états de conscience. Seule l’intuition, concentration et engagement de l’âme tout entière, permet d’y accéder. Elle rencontre le phénomène capital de la mémoire qui n’est pas seulement une faculté de l’esprit mais sa réalité même, son contenu le plus pur. Il s’agit d’une mémoire purement subjective et intérieure, indépendante des automatismes du corps et de notre engagement physique dans l’action.

dm


La subjectivité comme sagesse, de l'Antiquité à la Renaissance

 


Même si le sujet ancien – aristotélicien, logico-métaphysique – semble fort éloigné des préoccupations « subjectivistes » des modernes, une forme de subjectivité a bien tenté de s’affirmer dès l'antiquité. Comme elle a pour nom “sagesse”, pour inventeur et défenseur principal un certain Socrate, autant dire qu’elle est contemporaine de la naissance même de la philosophie. Que demande Socrate ? Que l’on s’affranchisse des croyances, des préjugés et des fausses opinions. Il proclame l’autonomie, non pas encore de l’homme (comme le fait Protagoras : “l”homme est la mesure de toute chose”), mais de la raison et du discours. C’est une forme assez haute et particulièrement exigeante de subjectivité et de responsabilité : il faut faire attention à ce que l’on dit !

Petite clinique du temps

 


Il n'y a probablement que quatre manières d'être ou de composer avec le temps, c'est-à-dire de supporter le temps : perdre ou gagner du temps ; passer le temps ; prendre le temps ; donner le temps. A ces quatre attitudes correspondent quatre types de sujets : l’angoissé ; le dilettante ; le consciencieux ; l’amoureux. L’angoissé est globalement un névrosé qui a peur du temps, qui voudrait le maîtriser et l’annuler, mais qui se fait manger par lui : toujours à "contre-temps", il a peur de le perdre ou il le perd vraiment, en tout cas il en est la victime. Le dilettante est celui qui “passe” son temps comme il le peut, plus ou moins passivement, en regardant passer la vie ; il essaie de faire en sorte que le temps passe au plus vite, puisqu'essentiellement il nie et refuse le temps : de par son hédonisme, il peine à donner sens à sa vie. Le consciencieux est celui qui prend le temps et même qui le prend très au sérieux ; il sait le gérer, le compter, il est conscient d’être sous la coupe du temps mais il veut en tirer partie pour "réussir" sa vie ; il est essentiellement égoïste, et la seule seule chose qu'il ne parvient pas ou ne veut pas intégrer dans son agenda est sa propre mort. Enfin l’amoureux, par définition, est celui qui donne ; même s'il n'en a pas beaucoup, plutôt que prendre ou de se donner du temps il le donne aux autres, c’est-à-dire qu’il est sans impatience à leur égard - c'est en quoi il les aime.
dm

« Dimensions » du temps ?

 


On appelle volontiers « dimensions » du temps le passé, le présent et l’avenir. Mais ce mot de « dimension » trahit déjà la singularité de notre rapport au temps. On peut bien parler des dimensions d’une boîte — sa hauteur, sa largeur, sa profondeur —, mais on ne peut pas dire de la même manière « les dimensions du temps ». Car le temps, lui, n’a pas de passé, de présent ni d’avenir. Ces notions appartiennent toujours à un sujet : c’est le passé d’une vie, le présent d’une conscience, l’avenir d’une attente. La rivière, en elle-même, ne connaît pas ces mots : seule une conscience, qui regarde l’eau passer, en éprouve le sens.