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Petite histoire du mot « science »

 


Les connaissances scientifiques sont des connaissances historiques, déjà au sens où elles progressent. Or il est intéressant de brosser l’histoire du mot « science » dans la mesure où précisément, aux origines grecques de ce concept, il se confond avec celui d’« histoire » ! Il y a bien un terme en grec qui signifie plus précisément la Science au sens de savoir constitué, c’est Épistémè. Mais la science comme nous la comprenons aujourd’hui est moins le savoir que la quête du savoir. D’où l’intérêt du mot “histoire” (historia en grec) qui signifie originellement étude, enquête ou recherche et, dans un second temps seulement, la connaissance qui en résulte. Chez Platon, l’on trouve déjà une opposition entre deux formes de connaissance : l’une relative aux données sensibles, c’est-à-dire aux faits, dont on cherche à connaître les causes dites “prochaines” (les plus proches) : Historia ; l’autre relative aux Idées ou essences qui constituent les causes dites “premières”, c’est-à-dire les causes principales des choses : Théôria. Il est évident que pour Platon la vraie connaissance est celle des Idées (la philosophie théorique), et non pas celle des données sensibles (l’histoire). Mais à ce premier stade le concept de science, très général, contient encore cette dualité. — Cette opposition se retrouvera aux 17è et 18è siècles entre d’une part la connaissance de fait qui dérive de la perception et que la mémoire conserve, et d’autre part la connaissance qui procède par raisonnement. Généralement on appelle la première histoire, et la seconde philosophie. A son tour, l’histoire se divise en histoire naturelle (« histoire des animaux » par ex. = étude ou science des animaux) et en histoire humaine. Donc, ce qu’on appelle “histoire”, à l’âge classique, n’est autre que ce que nous appelons aujourd’hui la “science”. Cette proximité avec le concept d’histoire montre à quel point la science a pour vocation de se pencher sur les faits, pour en rechercher les causes et pour en rendre compte.

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L’historien ne peut-il examiner le passé qu’en fonction de son présent ?

 


Hérodote (484 - 425 av. J.-C.)

Habituellement on fait remarquer qu’il est indispensable de connaître le passé pour comprendre le présent, par fournir des explications en profondeur et non superficielles ; mais inversement, comment comprendre le passé sans tenir compte du présent qui nous fournit un point de vue particulier, qu’on le veuille ou non ? L’historien ne peut-il examiner le passé qu’en fonction de son présent ?

L’historien n’est pas seulement quelqu’un qui se contente de raconter le passé (certains romans le font aussi) : il est un adepte et un praticien de la science historique. L’histoire, comme discipline, est la connaissance du passé et du devenir des hommes, dans leurs dimensions sociales, politiques, militaires, mais aussi culturelles. Cette science est particulière en ceci qu’elle est force d’étudier un objet disparu, inobservable dans le présent. Mais l’historien lui est bien un homme du présent. Un présent fait d’appartenances multiples : politiques, nationales, culturelles. 

La conscience historique et le « devoir de mémoire »

 


La conscience historique et l'historicité


Conscience historique. – Si la Raison est historique (Hegel), a fortiori la Conscience l'est aussi. Rappelons d'abord que la capacité en général de se "re-présenter" quelque chose est liée au temps. Comme l’écrit Kant, « Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-même et de notre état intérieur. » La conscience est une forme élaborée de ce « sens interne ». Donc un homme qui aurait perdu toute conscience de son passé, c'est-à-dire sa mémoire, ne pourrait être dit pleinement conscient. On comprend que les troubles de la mémoire tels que l’amnésie soit un drame pour un sujet…

Comme l’écrit Raymond Aron : « Nous pensons tous historiquement, nous cherchons spontanément des précédents dans le passé, nous nous efforçons de situer le moment présent dans un devenir » (Dimensions de la conscience historique, 1961).

L’Histoire est-elle une science ?

 


Le statut épistémologique de l’histoire, dans le concert des sciences dites “positives”, est un cas intéressant et paradoxal, car rien n’est plus attaché à la vérité (des faits) que l’historien - lequel pourrait être comparé à une sorte de détective - alors même son "objet réel" fait défaut, par nature, puisqu’il s’agit du passé. Un passé toujours singulier dont on ne saurait extrapoler des « lois » et encore moins des prédictions pour l’avenir. En outre l’objectivité de l’historien est souvent mise en question tant il est vrai qu’une part de subjectivité (une bonne et une mauvaise comme nous le verrons) est requise dans l’exercice de cette discipline.

Julien Benda : "La trahison des clercs"

 


« Nous disions plus haut que la fin logique de ce réalisme intégral professé par l’humanité actuelle, c’est l’entretuerie organisée des nations ou des classes. On en peut concevoir une autre, qui serait au contraire leur réconciliation, le bien à posséder devenant la terre elle-même, dont elles auraient enfin compris qu’une bonne exploitation n’est possible que par leur union, cependant que la volonté de se poser comme distinct serait transférée de la nation à l’espèce, orgueilleusement dressée contre tout ce qui n’est pas elle. Et, de fait, un tel mouvement existe ; il existe, par-dessus les classes et les nations, une volonté de l’espèce de se rendre maîtresse des choses et, quand un être humain s’envole en quelques heures d’un bout de la terre à l’autre, c’est toute la race humaine qui frémit d’orgueil et s’adore comme distincte parmi la création. Ajoutons que cet impérialisme de l’espèce est bien, au fond, ce que prêchent les grands recteurs de la conscience moderne ; c’est l’homme, ce n’est pas la nation ou la classe, que Nietzsche, Sorel, Bergson exaltent dans son génie à se rendre maître de la terre ; c’est l’humanité, et non telle fraction d’elle, qu’Auguste Comte invite à s’enfoncer dans la conscience de soi et à se prendre enfin pour objet de sa religion. On peut penser parfois qu’un tel mouvement s’affirmera de plus en plus et que c’est par cette voie que s’éteindront les guerres interhumaines ; on arrivera ainsi à une « fraternité universelle », mais qui, loin d’être l’abolition de l’esprit de nation avec ses appétits et ses orgueils, en sera au contraire la forme suprême, la nation s’appelant l’Homme et l’ennemi s’appelant Dieu. Et dès lors, unifiée en une immense armée, en une immense usine, ne connaissant plus que des héroïsmes, des disciplines, des inventions, flétrissant toute activité libre et désintéressée, bien revenue de placer le bien au-delà du monde réel et n’ayant plus pour dieu qu’elle-même et ses vouloirs, l’humanité atteindra à de grandes choses, je veux dire à une mainmise vraiment grandiose sur la matière qui l’environne, à une conscience vraiment joyeuse de sa puissance et de sa grandeur. Et l’histoire sourira de penser que Socrate et Jésus-Christ sont morts pour cette espèce. » (Julien Benda, dernières lignes de la Trahison des Clercs, 1927)


« La trahison des clercs » : les « clercs » désignent en 1927 les « intellectuels » qualifiés de « réalistes », ceux qui pour Julien Benda et quelques autres ont abandonné tout idéal humaniste. Morosité intellectuelle de l’entre-deux guerres… Le texte part du constat d’un découragement et même d’une trahison des intellectuels, et pourtant il nous interpelle sur progrès et la réconciliation historique de l’Humanité.

L'auteur soutient que le "réalisme intégral" a tort, l’humanité est portée par un idéal (= elle-même) et l’Histoire a bien un sens : de l’unification de toutes les nations et de toutes les classes, naîtra une humanité fraternelle sûre de sa puissance, pouvant se passer de toute croyance au divin.

En matière d’Histoire et de Politique, le réalisme désanchanté a-t-il chassé tout idéal de grandeur et de conquête ? Peut-on croire encore en l’avenir d’une humanité enfin autonome, au progrès, à la fraternité future des peuples ? Jusqu’à remplacer la foi en Dieu ?

La philosophie de l’Histoire et la question du Sens de l’Histoire

 


L’ère historique : l'Histoire a-t-elle un commencement ?

 

On peut définir de trois façons différentes l’"ère historique", c'est-à-dire la réalité de l'Histoire, le fait que l'homme vit "dans" l'Histoire et en prend conscience. La question est de savoir ce qui distingue l'Histoire (humaine) de la simple Évolution (naturelle). Trois critères peuvent être proposés, allant du plus large (et ancien) au plus étroit (et récent), qui permettent à chaque fois de caractériser l'existence de l'Histoire par opposition à un état "pré" ou "an" historique. Ces trois critères sont liés au propre de l'homme : le langage articulé.

Philosophie et science de l'histoire (problématique)

LES DEUX SENS DU MOT HISTOIRE. Le terme d’Histoire est ambigu et désigne deux ordres de réalité fort différents. D’une part, les événements, les actes, les faits du passé, c’est-à-dire la réalité historique objective ; d’autre part, la connaissance de ce passé : réflexion et recherche, voire science rigoureuse du devenir des hommes et des sociétés, qui représentent la face subjective de l’histoire. La situation de l’homme par rapport à l’Histoire - sa condition d'observateur-observé, est à l’origine de cette ambiguïté.

PHILOSOPHIE ET SCIENCE DE l'HISTOIRE. L'Histoire comme connaissance du passé peut prendre à son tour deux formes : il y a d'une part la philosophie de l'Histoire, comme réflexion, compréhension du passé, et d'autre part la science de l'Histoire comme discipline scientifique. Les procédures et finalités de ces deux formes de discours sont assez différentes. La première tente de comprendre la fois la totalité de l'Histoire et le sens des grands évènements historiques. La seconde étudie les faits historiques, les établit dans leur vérité et tente de les expliquer ; enfin elle se prolonge comme chronique du présent (journalisme). 

HISTOIRE OU HISTOIRES ? Une autre ambiguïté subsiste, provenant cette fois du fait que l’Histoire (comme recherche) consiste d’abord en un récit des événements passés. Après tout, “raconter une histoire” s’entend généralement d’abord à propos des fables et des fictions, même si l'Histoire, en tant que discipline, peut aussi revêtir la forme d'un récit. Tel est bien le sens du mot latin "historia" ; mais par ailleurs son équivalent en grec signifiait plutôt "recherche", "enquête", mettant alors l'accent sur la connaissance. C’est donc le problème de la vérité qui se trouve posé, mis en question dans le terme même d’”histoire”. Et c’est clairement l’objectif premier de la science historique de découvrir la vérité… Mais l’histoire est-elle une vraie science ?

SENS OU CONSCIENCE DE L'HISTOIRE ? - Mais le problème spécifiquement philosophique reste celui du sens de l'Histoire. Le mot « sens » désigne tout à la fois : la signification d’une chose, son orientation, et son but. Comment les hommes doivent-ils interpréter d’abord leur présence sur terre (qui sont-ils vraiment, pourquoi sont-ils là), puis leur évolution, leur transformation collective ? Si l’on admet l’hypothèse d’un « progrès » à travers l’histoire, comment le caractériser ? L'humanité est-elle promise à une fin, à un achèvement glorieux… ou au contraire à une disparition sans reste et catastrophique, comme si tout cela n’avait aucun sens précisément ?

L'Histoire a donc un sens… ou pas, mais ce qui importe, n'est-ce pas plutôt la conscience de l'Histoire, c'est-à-dire précisément cette forme de conscience historique – au présent – qu'on appelle la Mémoire ? C'est l'obligation de mémoire qui s'impose à toute société et à chaque citoyen : l'Histoire est une conscience partagée, à la condition (non évidente) qu'elle soit concrètement entretenue.

N'est-ce pas en associant étroitement la quête philosophique du Sens (I) et la quête scientifique de la Vérité (II) - sans quoi la quête du sens se perd en illusions, et sombre en idéologies - qu’une conscience historique (III) vraie peut émerger, individuellement et collectivement ?

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