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Joie, bonheur et création

 


1) Qu'est-ce que la joie ?

Dans une perpective moderne, volontiers humaniste, le bonheur nous semble plutôt un idéal, donc finalement tout le contraire d’un vécu. La joie au contraire est un vécu. Mais nous définissons le bonheur comme un état de satisfaction complète et durable : cela ne caractérise pas spécialement la joie. La joie est bien un état, mais un état dynamique, non statique comme le bonheur. Un état qui ne dure pas bien longtemps : à la limite, trop de joie fatigue (probablement parce qu’il y a une espèce de consanguinité entre la joie et la jouissance) !

Demandons-nous au moins si la joie ne serait pas comme un ingrédient déterminant du bonheur. La joie, si modeste, serait-elle le secret du bonheur, voire la solution au problème philosophique du bonheur ? D'abord ce sentiment a le mérite de durer, non certes parce qu’il s’étale dans le temps mais parce qu’il se répète et s’entretient. Une joie répétée ne fait-elle pas, en quelque manière, un bonheur durable ? Alors que l’idéal du bonheur réside dans un avenir plus ou moins utopique, ou bien se terre dans un passé plus ou moins mythique, la joie appartient au présent. Elle est tout entière présente parce qu’elle tout entière vécue. Elle est une intensité vécue. Ne créons-nous pas de cette manière une sorte de disposition permanente au bonheur ? Peut-on faire de la joie une sorte de principe éthique ? Ce n’est pas qu’il existe un devoir d’être joyeux (ce serait quand même un peu fort !), mais quand on a connu la joie on n’a aucune raison de ne pas souhaiter son retour et donc de tout faire dans ce sens. Faire quoi ? Qu’est-ce qui met en joie ?

Bergson : La démocratie comme fraternité

 


« Elle (la démocratie) proclame la liberté, réclame l'égalité et réconcilie ces deux sœurs ennemies en leur rappelant qu'elles sont sœurs, en mettant au-dessus de tout la fraternité. Qu'on prenne de ce biais la devise républicaine, on trouvera que le troisième terme lève la contradiction si souvent signalée entre les deux autres, et que la fraternité est l'essentiel : ce qui permettrait de dire que la démocratie est d'essence évangélique, et qu'elle a pour moteur l'amour. (...) Les objections tirées du vague de la formule démocratique viennent de ce qu'on en a méconnu le caractère originellement religieux. Comment demander une définition précise de la liberté et de l'égalité, alors que l'avenir doit rester ouvert à tous les progrès, notamment à la création de conditions nouvelles où deviendront possibles des formes de liberté et d'égalité aujourd'hui irréalisables, peut-être inconcevables ? On ne peut que tracer des cadres, ils se rempliront de mieux en mieux si la fraternité y pourvoit. »  (Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion)


L'idée générale est simple : selon Bergson la fraternité est l'essence de la démocratie ; elle réconcilie égalité et liberté. La liberté est d'abord un droit naturel qui se proclame, mais qui contredit toute limite et génère même des inégalités. L'égalité est un droit positif qui se réclame, mais qui demande le respect d'autrui et donc impose des limites à la liberté. Ces principes sont en soi contradictoires, et c'est pourquoi la fraternité doit intervenir.

L'Évangile contient les paroles du Christ, qui demande : « aimez-vous les uns les autres ». Aimons-nous comme des frères, d'autant plus que nous sommes issus du même Père (Dieu). De son côté la démocratie désigne le "gouvernement du peuple". Cette sorte de «fraternité commune» est un principe politique et non biologique. La démocratie est d'essence évangélique parce que son principe, la fraternité, consiste à aimer l'autre comme soi-même.

Le vague d'une telle notion ne devrait pas être un obstacle. Notons qu'une définition trop précise de la liberté serait une contrainte, puisque la liberté est capable de créer ses propres formes, variables historiquement. Il en va de même pour l’égalité : à vouloir trop la définir, on confondrait l'égalité (qui est une valeur) avec l'identité (qui est de nature). Ce serait un recul philosophique. Par définition, liberté et égalité sont des valeurs d'avenir. La fraternité elle-même même est synonyme d'ouverture.

Un problème n'en demeure pas moins : peut-on concevoir la démocratie à partir d'une métaphore familiale ou même évangélique ?

Il est vrai que la fraternité représente l'amour et le respect. Sans elle la liberté et l'égalité seraient difficilement conciliables. Elles engendrent des théories politiques opposées (comme par exemple le libéralisme et le socialisme). Mais la démocratie n'est ni naturelle ni religieuse, elle repose sur une décision politique (1789 par exemple) et comporte une histoire ; elle manifeste la liberté humaine. D'une part, il n'est pas sûr que la liberté et l'égalité, voire le respect, règnent toujours entre frères... D'autre part, les religions se contredisent : les chrétiens se disent fraternels, les musulmans aussi, mais cela n'a pas empêché les guerres.

En réalité la démocratie est d'essence cosmopolitique, c'est-à-dire qu'elle vise l'égalité dans la diversité. La fraternité peut être l'essence de la démocratie si on entend par« famille » le Monde et tous les peuples qui l'habitent, et si l'on ne confond pas la curiosité pour l'Autre avec l'amour d'un Père (amour évangélique).

dm


L'âme et le corps et le problème de leur union. L'esprit existe-t-il ?

 


Le problème peut être illustré de la manière suivante. Lorsque je me brûle un doigt, je ressens une douleur vive, je sais qu’elle est physique et bien réelle ; lorsque j’ai une peine de cœur, je ressens une « douleur » de l’âme, qui n’est plus physique mais psychique, et pas moins réelle ; lorsque je m’ennuie en assistant à une conférence, j’éprouve une sorte de « souffrance » intellectuelle. Ces trois sortes de douleurs sont-elles comparables d’une manière ou d’une autre ? sont-elles les trois variantes plus ou moins subtiles d’une même insatisfaction, d’un même manque, ou bien sont-elles radicalement différentes ? Autrement dit l’intellect, l’esprit, est-il une réalité autonome ou bien un simple prolongement (neuronal, nerveux, donc physiologique) de ce qu’éprouve le corps ? Faut-il parler d’une « union » de l’âme et du corps, au sein d’une 3è substance ? Ou bien encore devons-nous parler plutôt d’une sorte de « fusion », d’un « ressenti » aussi bien corporel que mental qui définirait la « subjectivité » ?

Bergson : machinisme et culture

 


« Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l'accuse d'abord de réduire l'ouvrier à l'état de machine, ensuite d'aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si l'ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu'aux prétendus amusements qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu'il aura choisi, au lieu de s'en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d'ailleurs impossible) à l'outil après suppression de la machine. Pour ce qui est de l'uniformité du produit, l'inconvénient en serait négligeable si l'économie de temps et de travail, réalisée ainsi par l'ensemble de la nation, permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et de développer les vraies originalités. » (Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion)

 

Problème et articulations du texte

Ce texte de Bergson traite du "machinisme", c'est-à-dire de l'usage intensif qui est fait des machines dans la production de type industriel. En quoi le machinisme change-t-il les rapports du "travailleur" avec la culture ? Le gain de temps réalisé lui permet-il de se tourner davantage vers la culture intellectuelle, ou bien au contraire l'industrie des loisirs l'entraîne-t-il toujours plus loin des œuvres de l'esprit ?

Ce que l'on peut reprocher au machinisme, ce n'est pas de "réduire l'homme à l'état de machine", comme on dit, c'est d'avoir promu une forme de culture sans originalité. Mais avant tout, le machinisme apporte une économie de temps et de travail qui devrait donner l'occasion aux ouvriers de se cultiver, étant entendu que la vraie culture est "originale" et "intellectuelle".

La notion philosophique d'Inconscience et ses limites (l'Inconscient avant Freud)

 


De nombreux penseurs, avant Freud, ont utilisé une notion philosophique d'Inconscient, le plus souvent implicitement, de façon variable et parfois contradictoire, pour caractériser en un sens très large le contraire du connaissable et de l’intelligible, ou pour désigner ce qui n’est pas encore conscient. Soit plutôt l’inconscience que l’inconscient. Pour tracer cette généalogie de l'inconscient, l'inconscient pré-freudien, il est possible de distinguer trois grands points de vue, c'est-à-dire trois aspects du problème correspondant plus ou moins à des "courants" philosophiques : un point de vue métaphysique et occultiste, postulant l'existence d'une réalité non-manifestée et invisible ; puis un double point de vue physiciste et vitaliste, l'un affirmant que le corps est l'inconscient même, dépourvu de pensée, et l'autre que le corps pense inconsciemment ; enfin un point de vue psychologiste, qui nous mène vers l'idée d'un inconscient psychique, sans en posséder encore le concept précis, avec notamment le "subconscient".

Intériorité et subjectivité. Trois références

 


Saint Augustin

Bien avant Kierkegaard et Pascal, mais après l’empereur écrivain Marc-Aurèle (auteur de Pensées pour moi-même), Saint Augustin affirme que la vérité se trouve à l’”intérieur” de l’homme : “in te ipsum redi, in interiore homine habitat veritas”. Augustin est l’auteur de Confessions où il explore pour lui-même les arcanes de la subjectivité, de la complexité humaines. L’”intérieur”, il lui apparaît par exemple dans la perception intime du temps, dans le fait que le temps consiste tout entier dans la conscience du présent, dans la faculté de se re-présenter le passé et l’avenir, et dans cette tension vers l’éternel qui caractérise l’être humain. — On doit à la philosophie médiévale la notion du “sensus interior,” ou “sens intime”, qui traduit le mot grec sunaisthesis signifiant à l’origine la synthèse des sensations dans l’imagination et dans la mémoire.

Pascal

Pour Pascal aussi il faut connaître tout ce qui se passe dans le plus intérieur de l’homme, cet intérieur que l’homme ne connaît presque jamais. La vérité c’est que l’être humain est psychologiquement faible et instable, désirant et tourmenté, laborieux et agité. Pascal a très bien vu l’extrême mobilité et diversité de la subjectivité : “il n’y a point d’homme plus différent d’un autre que de soi-même dans les divers temps.” Mais la vérité, c’est aussi que l’être humain peut s’élever jusqu’à Dieu et le connaître par le chemin intérieur du “cœur”, le cœur qui n’est pas seulement le siège du sentiment mais bien le centre mystique de l’homme. Rappelons d’abord que l’esprit orienté par le cœur est l’”esprit de finesse”, en lequel on peut voir une forme distinguée de subjectivité. Rappelons ensuite que le cœur doit aussi prendre la décision la plus importante, pour ou contre la foi. Il s’agit d’un pari, que personne ne peut prendre à ma place : là encore une subjectivité radicale.

Bergson

Évoquons une autre théorie de l’intériorité, de la subjectivité vécue comme intériorité, celle de Bergson. Bergson se présente comme le philosophe du vivant et de la durée : car la durée, au contraire de la séparation abstraite des choses, porte le flux continu de la vie elle-même. Or la durée n’est perceptible que par l’expérience intérieure, qui exprime la qualité pure et l’intensité des états de conscience. Seule l’intuition, concentration et engagement de l’âme tout entière, permet d’y accéder. Elle rencontre le phénomène capital de la mémoire qui n’est pas seulement une faculté de l’esprit mais sa réalité même, son contenu le plus pur. Il s’agit d’une mémoire purement subjective et intérieure, indépendante des automatismes du corps et de notre engagement physique dans l’action.

dm


Le temps intérieur ou le présent. Deux références

 

Augustin et Bergson

Les attitudes "passéistes" ou nostalgiques correspondent, généralement, à une sorte de négation du temps, une terreur face au temps et aussi face à la mort. En effet, avec le temps, peuvent survenir des évènements qui perturbent l’ordre prévisible des choses, la soi-disant destinée par exemple. Il en va du temps comme de la mort, la plupart des philosophes antiques – pas seulement Platon - tentent de la nier en prétendant qu’elle n’est rien… au moins dans l’instant. En effet, prétendent-ils, si le temps est la décomposition de toute chose en un passé, un présent et un avenir, on peut dire que ceux-ci ne “sont” pas vraiment puisque littéralement le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, et le présent est insaisissable entre les deux ! Mais ce raisonnement apparemment logique est surtout purement formel, comme si nous nous n’avions pas, intérieurement, une sensation très concrète du temps, que cela soit par le biais de la mémoire (tournée vers le passé) parfois tourmentée, ou bien l’attente parfois fiévreuse de l’avenir, ou bien l’ennui qui parfois nous rend insupportable le présent. Le temps est bien une réalité intérieure qu’il nous faut décrire.