"Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion." Hegel
1) Critique de la passion : passion et raison
a. Le procès des passions. — Dans la philosophie classique, la passion apparaît presque toujours comme contraire à la raison, comme un phénomène contre nature, dans la mesure précisément où celle-ci est assimilée souvent à la raison. Ainsi pour les Stoïciens, la passion est un mouvement irrationnel de l’âme contraire à la nature (donc à la raison), ou encore une tendance sans mesure. — Pour Descartes la passion est une erreur dont nous ignorons la cause (cf. le fameux passage sur la “fille louche”) — De même, ce qui définit la passion pour Spinoza, c’est l’inconstance et la méconnaissance : “Il faut noter ensuite que les afflictions et l’infortune ont pour origine principale l’amour excessif pour un être qui change et varie tout le temps et dont nous ne pouvons jamais être maître.” — Pour Malebranche également, c’est une erreur, une projection ou une extériorisation d’un état intérieur que l’on prend pour la réalité. — Enfin pour Kant, la passion, comme variété du désir sensible, exclut la maîtrise de la raison : “L’inclination que la raison du sujet ne peut pas maîtriser ou n’y parvient qu’avec peine est la passion. (...) Être soumis aux émotions et aux passions est toujours une maladie de l’âme puisque toutes deux excluent la maîtrise de la raison.” Or la raison est cependant première, puisque c’est la possibilité même de l’autonomie (raison + liberté) qui autorise a contrario de parler de passion. “Les passions ne sont toujours que des désirs d’hommes à hommes et non pas d’hommes à choses” précise Kant : l’homme n’est pas pris dans la passion, contrairement au besoin, par quelque nécessité naturelle, sa liberté reste entière. — Chez Pascal, passion et raison sont également inséparables pour le plus grand malheur des hommes ; elles forment une dualité fatale qui divise l’être d’avec lui-même : “Guerre intestine de l’homme entre la raison et les passions. (...) Ainsi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.” La thèse de Pascal est intéressante à plus d’un titre, car elle ne fait pas spécialement l’apologie de la raison, mais comme on le sait, plutôt du “cœur”, lequel n’est pas pour autant assimilable au sentiment. Pascal célèbre ce centre mystique et spirituel de l’homme qu’est le cœur lui-même, mais il passe son temps à décrire la faille de l’homme, sa division “intestine” constituée par l’opposition raison-passion. Au point que l’on peut se demander si la passion n’est pas cette faille elle-même, cette dualité plutôt que l’un des termes de cette dualité…
b. La passion est-elle vraiment irrationnelle ? — Il faut d’emblée distinguer deux choses : si l’on admet que la passion est irrationnelle, le contraire de la raison, cela ne prouve pas pour autant que la passion ne puisse s’expliquer rationnellement et qu’on ne puisse en trouver les raisons. — Mais en elle-même, il est vrai que la passion n’obéit pas aux exigences fondamentales de la raison, qui sont l’objectivité et la cohérence. 1° L’objectivité découle de ce grand principe énoncé par Leibniz, dit “principe de raison suffisante” : “toute chose existante a sa raison d’être”, c’est-à-possède des lois objectives qu’il s’agit de déterminer. Le contraire de ces lois serait le hasard, et il semble bien que la passion obéisse en effet au hasard. Mais peut-on vraiment assimiler le hasard et la subjectivité des passions ? Ce serait confondre folie et passion ! Et encore, la folie elle-même n’a-telle pas ses motivations ? — 2° L’autre condition, à savoir la cohérence, est-elle davantage délaissée par la passion ? La cohérence découle d’un second principe de la raison qui s’appelle le “principe de non-contradiction” : il énonce que rien ne peut être, sous le même rapport, dans un état donné et dans l’état contraire (on ne peut pas être à la fois mort et vif, gai et triste, petit et grand, etc.). Il est bien vrai sans doute que dans la passion, le bien et le mal, le laid et le beau, le rouge et le noir, l’amour et la haine coïncident en dépit de ce fameux principe de non-contradiction. Ainsi la jalousie se justifie par l’amour et justifie la haine. La “raison”, si l’on peut dire, de cette déraison, c’est que la passion est par nature totalitaire, veut tout avaler. La passion est insatiable : comment s’étonner dès lors, dans son militantisme effréné, qu’elle n’englobe les contraires et ne s’en nourrisse ?
2) Utilité de la passion : passion et vertu
a. Maitriser ses passions. — Descartes nous a expliqué (à sa manière) les causes corporelles, physiques de la passion. Mais il n’a pas dit que c’était une catastrophe en soi. Elles correspondent souvent à des erreurs, mais l’on peut rectifier ces erreurs et donc contrôler, “dresser” ses passions : “puisqu’on peut, avec un peu d’industrie, changer les mouvements du cerveau dans les animaux dépourvus de raison, il est évident qu’on le peut encore mieux dans les hommes.” — Pour Spinoza aussi, être passif est normal puisque cela n’est que le corrélat d’être actif. Nous ne sommes qu’une partie de la Nature divine, aussi sommes-nous passifs par rapport à elle comme elle-même est active par rapport à nous — c’est-à-dire qu’elle nous dé-passe. Mais dans notre effort pour nous y adapter (c’est-à-dire pour comprendre) nous retrouvons l’action. “Il suit de là que l’homme est nécessairement toujours soumis aux passions, suit l’ordre commun de la Nature et lui obéit, et s’y adapte autant que la nature des choses l’exige.” S’y adapter, lorsqu’on est un homme, signifie comprendre et d’une certaine façon dé-passer la passion : “Une affection qui est une passion, cesse d’être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte. Une affection qui est une passion est une idée confuse” énonce Spinoza. — Pour certains, comme Hume, ceci apparaît plutôt comme un faux problème car il ne faut pas oublier que la passion existe en tant que telle indépendamment de la raison. Et s’il faut juger, rectifier ou maîtriser quelque chose dans la passion, ce sont les jugements qui éventuellement l’accompagnent comme en supplément, mais pas elle-même : « Une passion est une existence primitive ou si vous le voulez, un mode primitif d’existence et elle ne contient aucune qualité représentative (...). Il est donc impossible que cette passion puisse être combattue par la vérité et la raison ou qu’elle puisse les contredire. » — De même pour Fourier, c’est la civilisation qui pervertit les passions : « Nos passions les plus décriées sont bonnes telles que Dieu nous les a données ; il n’y a de vicieux que la civilisation ou industrie morcelée qui dirige toutes les passions à contresens de leur marche naturelle. »
b. La passion est-elle toujours déraisonnable ? — Prenant l’exemple de la colère, saint Thomas d’Aquin montre l’utilité morale de la passion. En effet la colère est une passion par laquelle on désire punir celui dont on a reçu un dommage injustement causé. En ce sens elle irait donc dans le sens de la justice. — La passion n’est pas vraiment une vertu, mais on peut dire avec Descartes que la vertu, spécialement la vertu de générosité, relaye et assiste les passions : « On peut exciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité, laquelle étant comme la clef de toutes les autres vertus et un remède général contre tous les dérèglements des passions. ». La vertu est donc ici la solution naturelle aux passions. — Rousseau va plus loin. Pour lui la vertu est une passion, la plus haute de toutes. Il préconise d’agir sur les passions à l’aide d’autres passions, de provoquer une dynamique salutaire, et ainsi atteindre la plus élevée d’entre elles : la vertu : “Comment réprimer la passion même la plus faible, quand elle est sans contrepoids ? (...) L’on ne triomphe des passions qu’en les opposant l’une à l’autre. Quand celle de la vertu vient à s’élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n’est pas plus qu’un autre à l’abris des passions, mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes, comme un pilote fait route par les mauvais vents.” Mais c’est aussi la vertu, et donc la passion, qui fait avancer le bateau... Il faut bien admettre que la vertu ou la moralité, comme souci obstiné et comme exigence parfois vertigineuse du bien, est elle-même une passion (ici pour le bien). Et qu’inversement une passion qui permet la réalisation du bien est elle-même une... bénédiction. Une passion qui tient lieu de projet existentiel et constructif s’appelle une “vocation”. C’est aussi bien la marque de l’ambition (“l’ambition de toute une vie”). Il est vrai que nous ne sommes plus dans le pluriel des passions mais dans le singulier et même l’unité de La passion.
3) Apologie de la passion : la passion de l’ambition
a. La passion comme impulsion. — Pour rivaliser avec la raison, unique et universelle, la passion doit être considérée à son tour comme une force unique et active, permettant de donner un sens à la vie. — Pour Pascal, déjà, il s’agit de prendre la mesure de la passion : 1° ne pas mêler les deux grandes passions que sont l’amour et l’ambition ; 2° réserver plutôt l’amour à la jeunesse et l’ambition à l’âge mûr ; 3° se souvenir que les passions croissent en même temps que l’esprit, dont elles dépendent finalement : “Quelque étendue d’esprit que l’on ait, l’on n’est capable que d’une grande passion (...). A mesure que l’on a plus d’esprit, les passions sont plus grandes (...). Dans une grande âme tout est grand.” Cette dernière réplique surtout montre que la passion est tout entière recentrée sur un sujet, qui pour Pascal est “esprit” (repérable dans le “cœur” de l’homme), un sujet d’ailleurs divisé entre passion et raison (on l’a vu) mais pouvant trouver dans l’esprit (mystique) sa vraie voie et son vrai salut. — Toute la philosophie du 18è et du 19è siècles s’accorde sur l’aspect impulsif, créatif de la passion. Pour Rousseau par exemple, “Il n’y a que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre ; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage.” Il décrète même que la passion est ce qui anime les langues : “L’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes (...) Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix.” — Pour Stendhal la passion est l’instrument du bonheur : “La passion c’est l’effort qu’un homme qui a mis son bonheur dans telle chose est capable de faire pour y parvenir.” — Enfin chez Schelling et les romantiques allemands, la passion est un moyen de fusion et de réalisation de la personnalité en un autre que soi.
b. La ruse de la raison selon Hegel. — Chez Hegel la passion est une forme de grandeur et même d’héroïsme, même si la raison a quand même le dernier mot. — 1° L’enthousiasme est cette capacité humaine de se passionner pour un objet qui devient alors le but de la vie : “L’homme qui produit quelque chose de valable y met toute son énergie. (...) C’est un penchant presque animal qui pousse l’homme à concentrer son énergie sur un seul objet”. — 2° L’intérêt est que ce but, au départ personnel, puisse se faire universel. Comme c’est le cas avec les grands hommes : “Ces grands hommes semblent obéir uniquement à leur passion, à leur caprice. Mais ce qu’ils veulent est l’universel. (...) L’intérêt peut être tout à fait particulier mais il ne s’ensuit pas qu’il soit opposé à l’Universel. L’Universel doit se réaliser par le particulier. (...) En ce sens, nous devons dire que rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion.” — 3° Mais en réalité c’est la Raison qui triomphe car elle se sert de la passion des hommes comme d’un instrument, un faire-valoir, pour assouvir son ambition (la passion de la raison !) : devenir l’Esprit absolu universel. La Raison en effet est engagée dans un vaste mouvement historique et dialectique où elle a à se réaliser comme principe universel, notamment au moyen de la passion qui incarne le particulier: “C’est le particulier qui s’entre-déchire et qui, en partie, se ruine. (...) C’est ce qu’il faut appeler la ruse de la raison”.
c. La volonté de puissance chez Nietzsche. — Enfin un autre point de vue consiste à valoriser la passion sans se laisser intimider par le Chant de l’Idée universelle, ni par la rumeur de la “foule” qui incarne la morale établie. Déjà Calliclès disait : “Il faut entretenir en soi-même les plus grandes passions au lieu de les réprimer.” Les valeurs morales sont le fruit de la faiblesse et du ressentiment de la foule. Pour Nietzsche également : — 1° il faut faire confiance à la vie propre de la passion qui passe naturellement de la bêtise au sublime. — 2° il faut combattre le ressentiment, le remords et la honte de ceux qui ont écarté les passions de leur vie et veulent imposer cette amputation aux autres. Il s’agit de “spiritualiser” nos passions. Mais le sujet de la passion est alors individuel : c’est l’artiste ou le philosophe libre qui l’incarnent le mieux. Et la raison est à son service.
dm
